Outre-Pyrénées

La deuxième partie du roman
J’irai jusqu’à toi

Traduit du russe par Yves Gauthier
Éditeur: Marie-Thérèse Gauthier

© 1972 Alexis Kotchetkov
© 2014 T&V Media


La guerre civile à peine déclarée en Espagne, l’auteur se fait porter volontaire aux côtés des Républicains. Il se retrouve sur le front de l’Aragon comme servant de fusil-mitrailleur et passe deux mois sur une hauteur à proximité de Huesca, où il est témoin de la mort de nombreux compagnons d’armes. Un certain jour, il voit apparaître sur ses positions Vladimir Konstantinovitch Glinoyedski, ancien colonel d’artillerie de l’armée tsariste, lequel, en sa qualité de conseiller d’artillerie à l’état-major du front de l’Aragon, transfère l’auteur et son camarade Balkovenko dans une batterie de la 27e Division. Par la suite, Glinoyedski insiste pour que l’auteur soit nommé interprète auprès des conseillers militaires soviétiques. L’auteur se prend d’un profond respect mêlé d’une immense sympathie pour cet homme d’une grande noblesse de cœur et d’un courage hors pair, accueillant avec beaucoup de peine la nouvelle de sa mort tragique le 27 décembre 1936. À la mi-mars 1938, après la ruine du front de l’Aragon, l’auteur bat en retraite avec les unités de la 31e Division et passe la frontière française du côté de Bagnères-de-Luchon, d’où il ne tarde pas à regagner Paris. Il n’y passe que trois jours, puis revient en Espagne sur le front de Catalogne. En août 1938, promu capitaine, il est envoyé dans la 13e Brigade internationale. À peine arrivé, il est blessé par un éclat de bombe aérienne. Après l’hôpital, il franchit de nouveau la frontière française au début de février 1939, près de Perthus, avec les brigadistes rappelés du Front. Le récit est illustré de 189 photographies dont 70 d’archive pour nombre d’entre elles inédites à ce jour.

Portbou

Le soulèvement militariste et réactionnaire se meurt. Il est déjà écrasé dans les plus gros centres industriels et politiques du pays : Madrid et Barcelone, Valence et la Catalogne. Dans le sud, l’Andalousie ; et dans le nord, les Asturies minières.

Mais le feu couve encore dans certains foyers de la Galice sous-développée, chez les Gallegos1 et à Burgos, ce nid de fonctionnaires. Et dans la fanatique « Vendée espagnole » : la Navarre et les grandes villes de l’Aragon désertique.

S’il couve, c’est parce que quelqu’un brasse les braises mourantes. À savoir : l’Allemagne hitlérienne et l’Italie mussolinienne.

Mais que peuvent-ils à l’heure des derniers combats ! Les quatre cinquièmes du territoire du pays sont contrôlés par la République. Que les quatre cinquièmes de l’armée régulière espagnole soient dans le camp des insurgés, cela ne compte pas. Parce que le peuple entier marche pour la République. Le Front populaire. La liesse générale. À chaque jour qui passe son lot de victoires. La victoire ou la mort !

Nous foncions vers les dernières zones de combat. Sur les barricades. À la rescousse d’une cohorte de Républicains fiers, audacieux, édentés, bronzés, pleins d’allégresse. Dans le pays des héros de l’insurrection armée des Asturies2. C’est la Passionaria qui nous en a parlé. Telle était l’Espagne dans les pages de nos journaux.

C’était cette Espagne — là que nous pensions trouver bientôt à la sortie de ce noir et froid tunnel frontalier qui nous semblait interminable.

Tout allait commencer à la sortie du tunnel. Les foules en liesse brandiraient des armes arrachées à l’ennemi. Les barricades. Les batailles…

Et voilà la lumière de l’Espagne ! À gauche, à perte de vue, une mer turquoise. Le quai de la gare.

Et d’emblée le silence. Dès que cesse le martèlement des roues sur les rails de l’express Paris – Portbou. Le silence et une chaleur écrasante. Et le mirage apparent d’une bourgade paisible que rien ne trouble. Un labyrinthe de ruelles étroites, aux persiennes fermées. Des terrasses de cafés avec des habitués qui cuisent sous la canicule. Et le doux bruit des vagues sur la plage, les corps dénudés des baigneurs. Rien ne fait penser à la guerre.

Seule une file d’hommes en civil portant des brassards multicolores et des fusils en bandoulière semble indiquer qu’il se passe quelque chose. Ils vont dans les montagnes, vers la frontière. Quelque chose a changé. Les derniers combats ont lieu là-bas, quelque part.

Et l’express qui arrive de Paris à moitié vide ne trouble en rien la vie paisible de la bourgade, à l’évidence.

Personne ne nous attend. Nous, la première troïka des volontaires de l’Union des amis de la Patrie soviétique. Ni ici, à Portbou, ni là-bas, à Barcelone, les sur-le-retour ne sont attendus. À la différence de ceux qui arriveront après nous. Tous ceux qui accourront des quatre coins du monde à l’appel de la République. Ces quarante mille volontaires de la liberté (voluntarios de la libertad). Tous ceux qui viendront plus tard.

On s’étonne même de notre venue à la frontière où des douaniers chevronnés ont tôt fait d’inspecter nos baluchons plus que modestes. Ils nous ont même demandé plusieurs fois le but de notre voyage. Après réflexion, ils ont jugé utile de nous remettre à un représentant du comité antifasciste, homme du pouvoir local.

Voilà donc un Catalan qui nous accueille avec bonhomie et non sans pompe, nous « les prolétaires révolutionnaires de Paris ». Il a le teint hâlé, l’allure chétive, un visage chiffonné de rides, un béret noir à gros poils rabattu sur le front malgré la chaleur, et un colt dans un étui de bois. Et de nous expliquer qu’on ne pourra rejoindre le front que par Barcelone. Un train s’y rendra bientôt. Il nous invite à l’attendre au comité.

Il nous y conduit par un dédale de ruelles, puis le long de la plage. Nous contemplons la cité inconnue et entretenons poliment la conversation. Les murs sont pavoisés d’inscriptions et de drapeaux de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. C’est quoi cette FAI, là, en grosses lettres noires sur un mur jaune ? On nous dit que c’est la Fédération anarchiste ibérique. Et le POUM alors ? On nous explique. Ça donne quelque chose de long : Partido Obrero de Unificacion Marxista (les trotskistes espagnols). Bizarrement, l’Esquerra en prend pour son grade. Qu’a-t-elle fait de mal ? Nous n’osons pas trop poser de questions pour ne pas passer pour des ignares.

Nous préférons écouter. Ce ne sont pas les surprises qui manquent. Il s’avère que le soulèvement n’est pas mort. Notre bonhomme passe rapidement sur la guerre mais s’étend sur la révolution : sociale, émancipatrice. Le but des anarchistes est de créer des associations libres de travailleurs (une idée qui m’est familière depuis l’époque de Toulouse)… sans contrainte… sans État… et ce but est proche (Jouravlev a toutes les peines du monde à s’abstenir de discuter)… Et personne ne pourra s’y opposer : ni les généraux insurgés si ces « réactionnaires » de l’Esquerra (nous apprenons du coup qu’il s’agit des Républicains catalans de gauche3)…

Tout en sirotant un malaga4 amer et épais dans le bureau désert du comité, nous sentons que notre premier ami espagnol voit les choses à une échelle réduite :

— Nous avons vaincu en Catalogne. Nous avons brisé le soulèvement de la réaction, les princes de l’Église, la machine de guerre, les hobereaux, les capitalistes, et nos milicianos se battent en Aragon.

— Oui, mais Irun, dans le nord, est déjà encerclé. (Nous avons lu ça dans les journaux à Paris.) Ce qui veut dire que les Asturies et tout le nord républicain sont coupés de la France, peuple ami. Voilà qui n’arrange pas la situation.

— C’est provisoire. D’accord, le général Mola5 a plus d’avions et d’artillerie, mais le peuple n’est pas de son bord. Et puis il est coupé des autres conjurés, de cet ivrogne de Queipo de Llano6. (Il ébauche sur la table la péninsule ibérique, commence alors une stratégie de marc de café.) Ses requetés7 sont des monarchistes qui ne nous arrivent même pas à la cheville. Et puis c’est l’affaire des Basques. Ils sont autonomes comme nous.

La stratégie du marc de café ! Des palabres sans fin au lieu d’une vraie riposte ! L’autonomie, ça revient à ne pas se mouiller. Mais si c’est pour longtemps ? Franco, par exemple, a encore gagné du terrain. Alors quoi ? Épais, amer, le malaga commence à faire de l’effet par cette chaleur. Alors quoi ? Il faut l’union, une armée.

— Nous sommes contre l’armée. Des anarchistes nous sommes. On ne peut pas faire confiance aux militaires.

Qu’est-ce que c’est ? Une spécificité ? L’âme révolutionnaire espagnole ? L’anarchie, c’est la mère de l’ordre. Je connais ça depuis l’époque de Toulouse.

Mais le temps presse. C’est l’heure du train. Notre « politicien d’arrière-garde » (ainsi l’avons-nous baptisé) nous case dans un wagon bruyant, étouffant, plein à craquer de jeunes. Tous pour le front. Adieux, salutations tumultueuses (le quai s’anime pour un moment). En route. Nous prenons place, faisons connaissance, échangeons des cigarettes.

— Oh ! des Gauloises, pas mal. Les nôtres, on les roule dans un autre papier. Comme ça.

— D’où vous venez ?

— De Paris.

— O-oh !

— Moi, je descends des montagnes que voilà. On vaincra ! On leur en fera voir ! On les taillera en pièces !

Plus on approche de Barcelone et plus le train est bourré de monde. Par une nuit suffocante et noire, nous arrivons enfin.

Barcelone en liesse

Quel contraste avec ce trou prostré de Portbou ! Quelle liesse ! quel enthousiasme !

Je suis de nouveau à la fête, comme hier avec Jacqueline : une fête populaire captivante, tapageuse, éclatante. Sauf qu’ici l’on a pris cent Bastille ! La fête des victoires du Frente popular. Grandioses victoires ! Contre la réaction scélérate qui a osé lever le glaive sur la République ; contre ces vauriens de militaristes. Victoires de vaillance civique. Victoires de l’indignation populaire qui explose en ces suffocantes journées de juillet où les passions se déchaînent… « Aux armes, citoyens !... Aux barricades ! »

Attaques pleines de bravoure couronnées de victoires. À Madrid, à Valence, en Catalogne. Victoires des prétendants au renouveau, victoires des gens de peu, des fusils de chasse contre les canons, du désespoir contre la suffisance, de la débrouille populaire, du civisme…

« Aux armes, citoyens ! » Le grand chambardement, jaleo ! « La victoire ou la mort ! »

C’est ce chambardement qui nous porte. Nous y avons notre place ! Mais nous ne comprenons pas tout, loin s’en faut. Certaines révélations, comme à Portbou, nous déconcertent. Pour autant notre but est clair. Nous savons que nous sommes là pour défendre la République, le peuple. C’est pour cela qu’on nous a donné des fusils : des carabines de cavalerie à canons courts. Bizarrement, on nous fait monter la garde à l’hôtel Colón8 de Barcelone. Nous sommes prêts à nous battre bien que la plupart d’entre nous soient surtout rompus à l’art de scander des slogans dans les meetings. Il n’y a pas si longtemps, nous regardions le métier des armes d’un œil plutôt méprisant… « Je ne fais pas mon service chez vous de mon plein gré mais par obligation », avais-je déclaré au bureau de la compagnie dans la forteresse de Dvinsk, mettant ainsi une croix sur la suite de ma carrière militaire.

Nous sommes prêts à en découdre sur-le-champ avec l’ennemi. Pourtant, hier encore, j’envisageais de me consacrer entièrement à la lutte contre les maladies des végétaux. Pour l’heure, apparemment, nous voilà parqués durablement à Barcelone.

Une voie de garage. Nous ne sommes pas encore au cœur de l’action. J’essaie d’imaginer les perspectives.

* * *

— On va s’asseoir un moment. (Balkovenko éponge sa sueur.) Ouf !

Une chaleur ! Alentour bruisse une foule compacte. Ça jacasse avec animation, ça mange goulument, ça se rafraîchit à la paille (ici, on trouve encore des glaçons)… L’énorme ville exaltée ravale sa clameur sur le coup de midi. Ville heureuse, insouciante, toujours en liesse !

Ça fait du bien, après une nuit blanche, d’étendre ses jambes ici, dans un fauteuil d’osier.

Les carabines entre nos jambes. Où voulez-vous qu’on les mette ? Nos gorras (calots) sur les canons. Peu de gens sans armes. Des chemises de soie bigarrées, à manches courtes, et partout des gorras : vertes, noires, rouge noir, bleu ciel, pavoisant les canons des fusils. C’est pratique et c’est dans l’air du temps. Le serveur n’en sera que plus rapide. Et les filles nous regarderont plus volontiers.

— Pas mal, hein ? L’autre, là-bas, aux cheveux châtain.

— Elle t’a fait de l’œil.

— Pas à moi, à toi. Moi j’ai Jacqueline à Paris.

Une fois relevés devant l’hôtel Colón où siège le Comité central du Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC), nous allons déambuler dans la fraîcheur épicée de ce matin d’été par des rues, des boulevards et des places endimanchées aux drapeaux flottants : les hauts lieux des batailles des 19 et 20 juillet. Lieux mémorables.

— Ici même, à ce coin de rue (un coup de pied négligé dans une barricade de pavés), on se tenait embusqués, les canons dehors. La Guardia Civil était juste en face. On leur a fait : Vive la République ! (Il rabat encore plus sa gorra noire pour mieux laisser voir sa chevelure reluisante comme du goudron, abondamment gominée d’huile végétale.) Et là-dessus : Feu ! Ils ont détalé aussi sec…

Les lieux mémorables des combats acharnés. Et la Rambla ombragée qui part de la place de Catalogne où se trouve l’hôtel Colón, puis qui mène au port, au quartier chinois (barrio chino) où ça fait du chambard en buvant jour et nuit dans des troquets louches. Ça fait du chambard, ça boit, ça cherche l’amour.

Joyeuses foules barcelonaises, tumultueux adieux à ceux qui partent dans des engins bariolés de slogans — autocars, camions, coches — en route pour le front, en route pour la victoire.

Interminable tenture de drapeaux multicolores, de calicots et de portraits, une tenture qui descend des toits au trottoir. Banderoles immenses en travers des rues : Vive la Catalogne ! et Nous avons vaincu ! Cris, débordements de joie, agitation d’avant la chaleur, d’avant l’heure de la comida (le déjeuner). Comme la fête du 14 juillet à Paris. Non, plus éclatante, plus colorée, depuis un mois qu’elle bat tambour.

Sommes affectés depuis peu à la sécurité du Comité central du PSUC. Depuis le lendemain de notre arrivée à Barcelone.

Dans la nuit, place de la gare, nous avons tous été chargés dans des camions, puis transbahutés à travers la ville illuminée, longuement, à une vitesse folle, essorés dans les tournants. Avons stoppé au pied d’une muraille, ancienne caserne de la Guardia Civil tenue maintenant par les anarchistes.

On a annoncé aux sentinelles un détachement de Portbou. Malgré l’heure tardive, le portail s’est ouvert en grand. Alors, en file indienne, dans la pénombre, nous avons traversé des dortoirs ronflants. Nous avons fini par trouver un coin de libre, des matelas à peu près propres rapportés de la pièce voisine, et au pieu. Sans façon, à trois, ou plutôt non, à quatre, côte à côte.

On a dormi à fond. À midi, bonne platée d’arroz con aceite (riz avec de l’huile) et café. Ensuite, inscription à la chancellerie. Après quoi Boris est parti à la recherche des nôtres. Des communistes comme nous.

À la chancellerie, tout s’est passé peu ou prou comme au temps des Cosaques zaporogues quand venait une nouvelle recrue :

— Nom, prénom ?

Nous répondons.

— Pour le front ?

— Pour le front !

— Colonne Durruti9, annonce le petit père recruteur. À Saragosse.

Après quoi chacun va se recoucher dans ses quartiers en attendant la première occasion de rejoindre le front.

Nous aussi nous sommes là pour nous battre, encore faut-il que nous retrouvions les gens de notre camp. Telle est la consigne de Paris. Et Jouravlev a dit (il tient toujours le rôle du chef entre nous) : « Attendez-moi ici. » Là-dessus, il est allé en ville.

Balkovenko et notre nouvel ami Joro de Toulouse décident de piquer encore un petit somme. Moi, j’en profite pour faire le plein d’impressions, celles du premier jour.

Ce ne sont pas les curiosités qui manquent ! La caserne est pleine à craquer. Ceux qui n’ont pas fini leur nuit roupillent ici dans la cour, à l’ombre. Les autres fainéantent. Des petits groupes se forment. Chambard, disputes, rires. Les murs des casernes vibrent. Fenêtres grandes ouvertes. Portes aussi. Ça entre et ça sort, à plusieurs ou un par un. Souvent avec de la famille, la plupart du temps avec une nana dans les bras.

Il faut voir comment c’est chamarré ! Les premiers monos (combinaisons). Bleus, verts. Tous les autres en civil, comme à la maison. Comme au café, à peine plus modestes. Et toujours avec une petite écharpe de soie, noir rouge, autour du cou, signe distinctif des anarchistes. Ça se porte par-dessus la chemise, la veste, la robe.

Personne ne fait rien, voilà aussi ce qui saute aux yeux. Une pagaille !... Une caserne ça ?! Il faudrait un bon coup de balai dans la cour intérieure, vaste et pavée, qui ne brille guère par sa propreté. Et les salles à manger carrelées de faïence au rez-de-chaussée ? Dégueulasses. Ça pue, y a des mouches. J’entends de là notre sergent Rudzītis, de Daugavpils, un engagé… Les gars traînassent, la plupart ne savent même pas tenir un fusil.

Instruction, organisation, discipline, voilà ce qu’il faut. Dans le sud, les choses ne vont pas mieux pendant que nous restons plantés ici. Il faut doubler, tripler les forces de ces gars qui brûlent de se battre, miser sur la formation militaire, sur l’organisation. Pour l’instant, ce n’est qu’un rêve. Et encore ! Pas question d’en parler à voix haute. N’allez pas conseiller aux petits pères anars de Barcelone de « militariser » leurs joyeuses troupes, ils le prennent très mal. C’est écrit dans leurs journaux : « Nous n’avons pas combattu pendant toutes ces années le capital et son premier acolyte le militarisme pour nous passer une fois encore le mors à la bouche… »

Résultat ?

« Des camions vides font irruption dans la cour de la caserne de Barcelone, nous a-t-on raconté. Des hordes, armées de n’importe quoi, montent dedans à la hâte. Un énorme drapeau noir rouge est planté sur le véhicule de tête, qui claquera au vent. Alors les chauffeurs lancent la colonne à tombeau ouvert jusqu’à ce que sifflent les premières balles et explosent les premiers obus. À ce moment, tout en tirant pour se donner courage et faire peur aux autres, on va tous se percher quelque part dans l’espoir de déloger l’ennemi de derrière un muret de pierre ou de faire tomber un tireur du haut d’un clocher. On y parvient d’une manière frontale, souvent au prix d’énormes pertes ; mais, la plupart du temps, on se replie vers les camions en maudissant la terre entière pour aller chercher des renforts. »

Ce jour-là, je rencontre des Allemands. Ça, je ne m’y attendais pas !

Ayant avisé une foule plus dense qu’ailleurs, je m’y dirige. C’est une unité qui forme les rangs. Oui, une véritable formation militaire. Sur trois rangs, section par section. Je me fraie un chemin parmi les spectateurs qui ne débordent pas d’enthousiasme… Des casques vert sombre sur des paquetages… Des rouleaux de manteaux-tentes espagnols, des capotes en bandoulière. Des gaillards costauds, sérieux, pleins d’assurance, chacun connaissant sa place. Un commandement détonne en allemand. Ça alors !

— D’où venez-vous, genossen ?

— Centurie Thälmann, répond un grand blond bien bâti avec un large et bienveillant sourire.

Encore un commandement. Les rangs se figent au garde-à-vous, puis exécutent un demi-tour parfait. On entend des murmures étonnés : comment est-ce possible ?

« En avant marche ! »

Nouvelle marque d’étonnement, émerveillée cette fois : olé, chouette !

— Mais où allez-vous ? (J’ai déjà passé le portail de sortie.)

— À la caserne… Carlos Marx. (Le blond s’applique à frapper du talon.)

…Jouravlev revient tard ce soir-là. Fatigué, content, porteur d’un tas de nouvelles.

Pour la caserne Carlos Marx, il est déjà au courant. Elle est de notre camp, sous les ordres du PSUC. Non sans mal, après avoir erré une couple d’heures, il a fini par retrouver la place de Catalogne et l’hôtel Colón où siège le Comité central. Bref, il est parvenu à ses fins. Au département militaire, on était déjà au courant de notre cas. Il a eu aussi des nouvelles de Glinoyedski, notre maître de chorale, homme modeste et posé, merveilleux cuisinier de la cantine si bon marché des sur-le-retour. Il est déjà au feu10 : « Je veux prouver par mes actes mon dévouement à la patrie », avait-il déclaré à Vassia Kovalev au moment de partir. Il se bat sur le front voisin de l’Aragon comme conseiller artilleur. Il est désormais membre du Conseil de guerre du front. Bien joué ! Boris se voit pour l’instant affecté à Barcelone où il a mission de constituer une batterie. Quant à nous, ordre nous est donné d’intégrer le service de garde du Comité central. C’est comme ça. Ainsi divergent les chemins des Parisiens sur-le-retour. …Il nous faut donc reprendre du service à l’hôtel Colón. Deux semaines bientôt que nous remplissons notre rude tâche dans l’attente d’une relève, d’une vraie mission, du front, du feu. Pas un jour, pas une nuit de tranquillité ! En fin de soirée, quand l’agitation retombe enfin dans les départements et sous-départements et que les permanents survoltés rentrent chacun de son côté (la plupart dorment sur place à l’hôtel), Balkovenko et moi prenons notre quart, près du parapet. Ce reste de parapet constitué de sacs blanchis par le soleil nous a été légué par les insurgés embusqués dans l’hôtel pendant les événements de juillet. Et nombre des gars avec lesquels nous gardons maintenant le Comité central ont pris part à l’assaut de ce dangereux nid de guêpes.

Du reste, la garde de nuit n’a rien de bien terrible. Sauf qu’on a horriblement envie de dormir. Parfois, sans attendre la relève, on se retire dans la pièce aux sentinelles — l’ancien local des portiers — et l’on se fait une place en poussant les autres.

À l’aube, la place est presque déserte. Elle fait un peu penser à la place de l’Étoile. De larges rues y convergent. Mais sans monument au soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe. À quoi Jacqueline s’occupe-t-elle à l’heure qu’il est ? La place somnole. Et la ville entière dort avec elle. Ceci avant le cauchemar des bombardements nocturnes, qui viendront de la mer et du ciel, avant les ruines et la faim… D’un geste, j’invite les rares passants à se tenir à distance de l’hôtel.

Mais voilà une voiture qui arrive. Un coche.

À tout hasard, on se tapit derrière le parapet. On est échaudé. La première nuit ou presque, une rafale de mitraillette a été tirée d’une voiture comme celle-ci qui est passée à fond de train.

Dans la journée, c’est encore plus tendu. Nous sommes de faction devant la porte à l’intérieur du bâtiment. Nous n’exigeons aucun laissez-passer. Foin des laissez-passer ! La carte du Parti ou du syndicat ! Et c’est tout. C’est suffisant. Entrez.

En outre, nous mettons les armes des visiteurs à la consigne.

C’est là que les ennuis commencent.

Parfois, on voit entrer en trombe un jefe (un chef d’armée), le visage hâlé par l’air du front, bardé d’armes, à peine revenu du feu. On met la main sur son pistolet-mitrailleur.

— Nunca (jamais), renvoie le jefe pressé en criant presque. C’est pas toi qui me l’as donné, c’est pas toi qui vas me le reprendre !

Si l’on n’est pas traités de planqués (enchufados), on peut s’estimer heureux.

Quelques-uns d’entre nous suivent en silence le récalcitrant dans l’hôtel. On ne va tout de même pas se battre avec lui. Alors la dispute reprend. Pas toujours à notre avantage. Parce qu’une arme, c’est la décoration du guerrier, sa fierté. Elle ne s’acquiert peut-être pas dans le feu du combat, mais au prix d’un combat. Aussi rechigne-t-on à s’en séparer.

Ainsi va la vie. Après la relève, on va flâner dans Barcelone. Ou bien on lit les journaux, tout ce qui nous tombe sous la main, du Mundo Obrero11 à la Hoja del Lunes12 barcelonaise qui, pauvre seulette, paraît le lundi. Nous attendons Jouravlev ou allons le voir à son petit hôtel, près de la Rambla, dans l’espoir d’y trouver Glinoyedski. Mais même Boris, nous ne le voyons plus guère. Notre ancien secrétaire de l’Union du rapatriement russe ne sait plus où donner de la tête, il n’a plus que la peau sur les os. Ce n’est pas si facile de créer une batterie à l’arraché. Ce n’est pas facile non plus, dans ce tourbillon, de revoir les anciens de Paris, les Amis de la Patrie soviétique.

Pour autant, Balkovenko et moi ne sommes pas perdus. Nous ne sommes pas seuls. Le camarade Manolo, du Comité central du PSUC, est un habitué de la guérite aux sentinelles. Bon vivant, jovial, spirituel, fin penseur, il maîtrise parfaitement le français et nous l’assaillons de questions. Tous les sujets y passent : l’écrasement de l’insurrection, nos succès. Grandioses les succès. Le président de la Catalogne Companys13 (couci-couça), les dernières décisions — défavorables — de la Ligue des Nations. Le rapport du Frente popular à l’Église. Les causes de la propagation de l’anarchisme en Catalogne. À Toulouse, ce mouvement me semblait pareil à une petite secte ; ici, il prospère, rien à voir avec la modeste influence des socialistes et communistes réunis de fraîche date au sein du PSUC. Et si l’anarchisme était une version méditerranéenne du socialisme, avec toute la passion et l’infantilisme des gens du sud ? Le vrai socialisme est représenté par le Parti socialiste unifié. On lui demande aussi pourquoi la fête populaire dure si longtemps ; et pourquoi pareille zizanie dans le Parti. Et ce que pensent les disciples de Bakounine de la guerre imposée par la réaction scélérate au peuple espagnol.

— Oh ! commente Manolo, là-dessus tout est parfaitement clair. L’anarchiste de base est fermement décidé à faire échec au fascisme. Parmi les dirigeants de la Fédération anarchiste ibérique et de la Confédération nationale du travail, il y a des hommes comme Durruti capables de renoncer à tout sauf à la victoire sur le fascisme. Mais le plus dangereux, ce sont les expériences sociales des partisans de votre grand Bakounine…

Et de nous raconter les journées du « communisme libre » à Barcelone peu après l’écrasement des conjurés. Transportés par la victoire, les anarchistes avaient alors décidé que l’heure était à l’émancipation sociale, annonçant par décret l’instauration du communisme.

Sur la foi de ce décret, on avait pu déjeuner et dîner gratis durant deux ou trois jours. Dans les cafés et les restaurants, l’argent haïssable avait été aboli. Impossible toutefois de s’habiller gratuitement : les commerçants, voyant le décret venir, avaient tous baissé les rideaux. D’où la désorganisation de l’approvisionnement de la ville, les paysans ayant refusé de vendre leurs produits.

Dans la foulée, Manolo évoque d’autres innovations des bakouniniens si prompts à l’action : la création de communes sur une base qui n’avait rien de volontaire dans le fin fond des campagnes sur le terrain d’action de leurs colonnes, la répression des dissidents, etc.

* * *

Ouf ! nous sommes enfin relevés. Une section est arrivée : tous vêtus de treillis flambant neufs avec de très jolis pompons rouges sur la pointe avant de la gorra. Nous avons pris congé de l’hôtel Colón et des permanents du Parti, puis en route pour la caserne Carlos Marx.

Ici, même tapage et même gaieté que chez les anarchistes, avec une pagaille sans nom, mais beaucoup plus de propreté. Par ses dimensions, cette caserne est incomparablement plus petite que l’autre. Nuit et jour, la hiérarchie — un petit cercle de militaires de carrière restés fidèles à la République ainsi que de nouveaux cadres politiques — est confrontée à des centaines de problèmes : comment loger tant de nouveaux arrivants dans une caserne si petite et déjà bondée ? Comment faire bien manger tout ce monde ? Comment lui apprendre à former les rangs ? Comment isoler les nanas les plus dévergondées et organiser l’instruction des plus sages ? Expliquer à tous les mobiles de la lutte ? Matin et soir, des discours enflammés sont déversés du haut du balcon.

Notre ex-groupe de garde du Comité central est incorporé dans une centurie avec des Catalans et des étrangers — Français et Portugais. Et bien que ces derniers ne soient guère qu’une vingtaine, on la nomme internationale. Ce dont nous sommes très fiers. Par le biais de notre journal le Miliciano rojo, édité par le département propagande pour les milicianos de la caserne Carlos Marx, je transmets les salutations des jeunes communistes du Ve arrondissement de Paris, au nom de tous ceux qui m’ont accompagné au départ avec des vœux de succès, de tous ceux dont les cœurs sont ici avec nous. Le vœu de voir l’armée populaire bien organisée, disciplinée, couronnée de la Victoire.

Le soir arrive. La canicule retombe. Nous nous tenons en rangs serrés, emplissant la cour carrée de la caserne, face à la galerie qui en fait le tour. Nous sommes devant la 31e centurie Thälmann, allemande, que nous connaissons depuis notre séjour chez les anarchistes. Elle est composée d’antifascistes allemands battus en trente-trois au nez et à la barbe des Européens paralysés. Des antifascistes allemands qui ont trouvé refuge dans l’Espagne républicaine, à Barcelone, et qui ont relevé ici le gant aux côtés d’antifascistes barcelonais languissant dans l’attente du grand chambardement depuis le meurtre de Calvo Sotelo14. Ils sont là, debout, impeccables et solennels. Leurs paquetages, leurs balluchons et leurs fusils à deux pas de nous. Un peu taciturnes, et pourtant ils restent des exemples pour nous tous. Le grand blond s’appelle Léo. Il est de Hambourg.

On leur fait des discours, le plus souvent en langue allemande. On les appelle l’avant-garde. Ils partent pour le front. Nombre d’entre eux y resteront à jamais. Devant la chapelle Ermita de Santa Quiteria (face au petit village aragonais de Tardienta), à droite des positions de notre batterie. Les survivants de la centurie seront ensuite incorporés à la 11e Brigade internationale Ernst Thälmann, ce dernier languissant dans les geôles nazies.

Nous sommes alignés près d’eux. Notre 40e centurie multilingue et pas vraiment disciplinée. Presque personne ne comprend l’allemand à part les gars de la Brigade Thälmann. Mais tous écoutent sans piper d’un air grave.

Aujourd’hui c’est leur tour15. Ils chantent : « Die Heimat ist weit (la patrie est loin) doch wir sind bereit (mais nous sommes prêts)… » Ils chantent en frappant du talon. « Wir kämpfen und siegen für dich (nous luttons et vainquons pour toi)… Freiheit (Liberté) »

C’est leur tour de monter au front. L’Aragon, près de Tardienta.

Réveil au clairon. Gym dans la cour. Cours d’initiation au fusil. Tir dans un centre voisin. Instruction accélérée pour nos infirmières. Petit à petit la journée s’organise. Les centuries revêtent un aspect martial. Mais le temps presse. L’une après l’autre, elles prennent le chemin du front…

Nous aussi nous sommes prêts — wir sind bereit — et équipés. Ah ! nom de nom, ces monos couleur kaki nous vont à merveille, avec aux pieds ces espadrilles de toile à semelles de corde si pratiques par temps sec et chaud : alpargatas. Pour le moment nos cartouchières sont vides. Un petit crochet spécial est prévu à nos sangles pour une gourde en alu serrée dans un étui de tissu vert : cantimplora. Un calot comme couvre-chef, appelé gorra, avec un pompon rouge (fixé à l’avant par un cordon de soie) et une étoile à cinq branches, rouge elle aussi (celle de l’Armée rouge !). Un sac de paquetage avec une capote pliée en arc de cercle, dans lequel tinte une gamelle à cuillère et fourchette pliables.

On ne va tout de même pas rester enfermé dans la caserne avec un équipement pareil ! Ça donne envie d’aller se montrer en ville, sur la Rambla ombragée (comme notre Boul’mich, mais en plus large).

C’est que nous faisons nos adieux à la ville, Barcelone la joyeuse, toujours en fête, en envahissant la Rambla, épaules contre épaules, filles et gars, tous en militaire, pas en civil, nous déambulons fièrement dans la rue.

À l’affût des regards jaugeurs, nous entendons des voix : alla riscossa… quelqu’un ajoute a Saragosa… et tout le monde sourit… Bandiera rossa, bandiera rossa16

Or voilà qu’on nous distribue à chacun dix cartouches : « Nous débarquerons à Majorque, aux Baléares. » Une nuit, l’alerte est donnée. Nous formons les rangs dans la cour et attendons le départ. Mais les Républicains cessent de résister sur cette île17. Inertie de la marine. Nous pestons : « À force de moisir ici !... »

Enfin le départ : sur le front de l’Aragon. Dans l’après-midi18, nous trouvons le temps de passer voir Jouravlev à l’hôtel. On se dit adieu, on se promet de s’écrire. Boris a bronzé. Toujours en civil, mais il porte la gorra. Il nous scrute attentivement. Jaloux ? Il fulmine contre ces ronds-de-cuir de généraux qui atermoient sans fin. La nuit enveloppe déjà la gare quand les centuries embarquent dans un train.

En route pour Huesca !

La guerre faisait rage. Elle faisait rage loin de nous. Peu de gens étaient au courant de la chute d’Irun19, et ceux qui savaient n’y attachaient guère d’importance.

Nous allions éteindre les dernières étincelles de l’incendie… Huesca était cernée20… Le Front populaire triomphait. Nous allions élargir la République aux territoires encore occupés par l’ennemi. Éteindre et non tuer, nous n’étions pas formés pour cela.

Nous pensions naïvement que la victoire viendrait d’elle-même et que nous verrions triompher notre foi, notre esprit, nos idéaux… Les soldats (régulières21) étaient nos frères de classe… L’UHP22, c’est l’unité des frères prolétaires. Les bourgeois vous ont trompés… Ne tirez pas. Nous ne sommes pas là pour vous tuer… L’UHP… Rejoignez-nous !

La routine a commencé. Le train-train des révolutionnaires. La fête — joyeuse, éclatante, populaire, à Paris comme à Barcelone — c’était du passé. Mais nous savions qu’elle reviendrait, qu’après notre marche victorieuse viendrait une ère heureuse et sans nuage. Une ère de développement impétueux, de prospérité de la République.

Mais comme cette marche était longue ! Elle se faisait à pied, d’un pas lent.

Aucun moyen de transport. Nous étions les parents pauvres de cette riche Catalogne dominée par les anarchistes.

Le train nous a laissés à Lérida. Là, le viaduc de la Sègre s’est révélé impraticable. Personne ne voyait d’inconvénient à se dégourdir les jambes après une nuit blanche passée dans le train. Aussi avons-nous allongé un pas guilleret à travers la ville pour rejoindre l’autre gare où un convoi nous attendait, du moins le disait-on. Nous formions en marchant une colonne plutôt courte, large, à trois par rang, le bras gauche en balancier, clamant des chansons.

La dernière grande ville de Catalogne nous regardait partir pour le front avec des cris d’allégresse.

Mais pas de train pour nous dans l’autre gare. Nous avons attendu longtemps puis, après bien des discours enflammés et des disputes ardentes, avec il est vrai un moindre enthousiasme, avons pris la route de Barbastro.

— Carretera23... carretera... improvise Paco.

La route. De mornes plateaux succèdent au festival des couleurs catalanes. Des pentes brunes brûlées par le soleil. Des ruines de châteaux médiévaux. Il fut un temps où bruissaient ici des chênaies. Rasées depuis des lustres. Maintenant, le haut Aragon a des allures de semi-désert.

— Salud y victoria ! (Bien-être et victoire !) (Nous levons maladroitement le poing, à la Rot Front.)

— UHP ! À Huesca ! À Saragosse !

Ici, les villages sont couleur de cendre, couleur de terre, avec, en leur milieu, une église pareille à un énorme scorpion gris. On nous explique :

— Notez que plus l’église est riche, plus le village est pauvre.

* * *

Cette marche d’aujourd’hui est la dernière mais elle me semble la plus rude. Nous gravissons les contreforts des Pyrénées, au cœur de la fournaise.

La seule chose qu’on désire, c’est de boire. Mais nos gourdes — les cantimploras — sont désespérément vides. Nous les avons remplies à Siétamo, cité mystérieuse et fantomatique, arrachée de fraîche date aux conjurés. Nous avons coloré l’eau avec du vin, pour ne pas transpirer : du moins est-ce l’opinion de Marius, Toulousain chétif, mitrailleur. Où va-t-on les remplir maintenant ? Je suis en nage, accablé entre autres par ce trépied énorme et encombrant de mitrailleuse Hotchkiss24 sur mes épaules. — Fais comme moi, me conseille Balkovenko qui se traîne à mes côtés.

Il passe d’un bras à l’autre une caissette en fer blanc, longue et mastoc, qui renferme des plaquettes de « chocolat » (bandes de cartouches) et sort de sa bouche un petit caillou lisse à sucer.

Je l’imite. Allez diable savoir quand on pourra refaire le plein d’eau sous cette chaleur assassine. Parfois, j’ai l’impression de voir brûler les flancs des montagnes envahis de ronces. Les cailloux lisses sont là, sous nos pieds, dans le lit d’un torrent asséché que nos centuries traversent « à gué » en gravissant une sente tortueuse qui ne cesse de monter de plus en plus haut. Pour contourner Huesca, nous dit-on.

On marque une halte. Le lieutenant en uniforme d’artilleur qui conduit notre colonne descend de sa mule. Tout le monde se disperse en quête d’un coin d’ombre.

— Cabrones (les crapules), fulmine l’Andalou Paco. Ils pourraient au moins filer la mule aux mitrailleurs.

Le teint mat, le corps élancé, ce joyeux drille de Paco marche presque à vide : un fusil, une capote grossièrement roulée, et une guitare, cela va de soi. « La guitare c’est sacré, tant pis pour tout le fourbi. » Sur la route Barbastro – Huesca, où ces fichus cailloux ne roulaient pas sous nos pieds (mais il y a beau temps que nous l’avons quittée pour enfiler à droite un sentier de montagne), il ne cessait de fredonner des improvisations tout en égrenant des arpèges tristes et languissants hay carretera-a-a et toutes sortes de choses qui lui venaient à l’esprit. Mais maintenant il n’a plus le cœur à chanter. Il n’ouvre plus la bouche. Et pourtant nous éprouvons plus de pitié pour lui que pour nous-mêmes.

…Aux premiers feux de l’aube nous quittons Barbastro par un labyrinthe de ruelles ombragées où se mêlent miliciens, autobus, ambulances.

Nous en sortons rassérénés, réorganisés, et armés de mitrailleuses. Ici — dernière étape avant Huesca — nous avons eu cette brève explication que nous attendions depuis Portbou sans l’avoir obtenue même à Barcelone.

— À tous ceux qui ont fait leur service militaire, cinq pas hors des rangs !

Ceci lancé en espagnol et en français. Sur le ton d’une impérieuse exhortation. À chaque centurie alignée sur ce terrain vague. Y compris à la nôtre, la 40e, qui se considérait comme exemplaire sous tous rapports.

J’allonge résolument la jambe, de peur de rester à l’écart… Enfin ! C’est par là qu’il aurait fallu commencer. Moi aussi je suis dans les cadres. Formé. Oh ! j’ai eu tort à l’époque de refuser une formation d’élève-officier. La faute aux technocrates, tout ça… Au diable l’antimilitarisme, le pacifisme… La guerre s’élargit… Des cadres nous sommes ! De jeunes cadres, des sarjentos, des transmetteurs de discipline, une discipline de fer, consciemment acceptée, autrement plus pure que celle qu’on a voulu nous inculquer là-bas dans le fort de Dvinsk…

— En ligne !

L’ordre s’adresse à nous qui sommes sortis des rangs. Ça, on sait faire. C’est une marque d’attention dévolue à notre jefe, un homme haut de taille et large d’épaules, vêtu d’une combinaison bleue de la Guardia de Asalto25 (garde d’assaut), le capitaine Zapatero. Il va nous conduire au combat. Il en revient spécialement pour nous chercher.

Mais ma carrière de sergent s’arrêtera là.

— À qui sait servir la mitrailleuse Hotchkiss, dit le jefe, encore cinq pas en avant.

Je ne bouge pas. Ce n’est pas bien de tromper son monde. La patšautene (mitrailleuse légère en letton), la Lewis26 ou la Vickers27, ça d’accord, je pouvais les démonter et les remonter les yeux fermés, mais la Hotchkiss…

— Avance, dit soudain Joro, le grand et lourdaud Joro, notre compagnon de Toulouse, Marius, toi et moi, on fera un peloton de pièce ! C’est une mitrailleuse de chez nous, française, je t’apprendrai en une demi-heure.

J’entraîne avec moi Balkovenko : mieux vaut ne pas se séparer, mon ami le sur-le-retour.

Loin d’être neuve, la mitrailleuse. Nous passons beaucoup de temps dessus, sourcilleux sur les moindres détails, avant de la remettre en bon état de marche.

…Le soleil est déjà sur la pente du soir, étirant l’ombre de rochers aux formes fantasques. Après la halte, nous reprenons notre errance. La silhouette du lieutenant se profile toujours en tête de file. C’est le chef de notre centurie. Ainsi en a décidé Zapatero, chef de colonne. Parfois, quand la sente s’élargit, il marque un arrêt pour laisser passer en silence une partie de la colonne. Je sens alors glisser sur moi son regard sombre et grave. Un chef pétri de volonté, il n’y a rien à redire.

Nous voilà enfin sortis de la gorge. La sente dévale vers une route de terre battue qui serpente au fil d’une vallée tortueuse. Celle-ci va s’élargissant. Un tournant, puis la pente caillouteuse se change en un mur de pierre. Des maisons basses bâties de ces mêmes pierres.

La colonne pénètre dans un village de montagne accroché à la paroi.

Ici, il faut presser le pas. Sur la place du village, face à une église séculaire au clocher carré, coule une fontaine de pierre. L’eau se déverse dans un bassin de ciment tout en longueur.

C’est la bousculade. Encore heureux que les grands gaillards de la Garde d’assaut à combinaisons bleues et à cartouchières noires sur lanières luisantes aient déjà rempli leurs bidons. Ils les chargent dans des hottes de rotin dont sont bâtés de petits ânes flegmatiques aux oreilles pendantes. La voie est libre et nous assaillons la source tant attendue. Enfin, non sans mal, je m’extirpe de la mêlée des gars en sueur qui se désaltèrent avec délectation. Dans ma cantimplora, j’entends de nouveau le glouglou d’une eau de source fraîche et parfumée.

Le front n’est pas loin du village. Tout donne à le penser. Derrière un relief, de temps à autre, quelque chose tonne et siffle. Les paysans ont la face sombre et malveillante : sans doute leurs vignes sont-elles coincées entre les positions. Des milicianos dorment ou se tiennent assis sur des couvertures zébrées, maculées d’argile. Pourquoi si nombreux ? D’autres vont errant sur la place dans leurs combinaisons froissées et fanées, la couverture en bandoulière, négligée. De vieux vétérans. Pourquoi ici et pas là-bas ? Devant la bâtisse au drapeau blanc rouge de la Croix rouge, un jeune gars raconte avec exaltation comment il a été blessé. Il montre son bras fraîchement bandé dans une attelle. Il agite sa main valide en direction du front. Que va-t-il se passer maintenant ?

Notre colonne est dégroupée dans le village. Nous, nous descendons vers Huesca pour relever un détachement que nous avons croisé. De nouveau se dessine la silhouette du lieutenant en tête de file, de nouveau la ribambelle s’étire sur le bas-côté de la route. La route dévale la pente, les rochers s’arrêtent, nous voilà dans la plaine.

La chaussée, revêtue de graviers, file en flèche vers un hameau dont les murs blancs se profilent entre les bosquets. C’est notre destination !

« Pan... boum ! » L’écho d’un tir roule jusqu’à nous. Notre premier tir.

— La mitrailleuse, là, en avant ! lance le lieutenant qui se hâte. La moitié des hommes en avant !

Il emmène vers la droite l’autre peloton et le reste de la centurie.

— Tous dans le fossé, la route est sous les tirs, nous crie un combattant accouru du hameau à notre rencontre. Un essaim de balles siffle au-dessus de nos têtes, qui nous précipite dans le fossé. Pliés en deux, baignant de sueur, nous courons vers le muret de pierre du hameau.

Ici, nous sommes seuls. Retranchés derrière le muret, nous soufflons un peu et échangeons un regard. Alors ? Nous cherchons à placer la mitrailleuse.

— Là-haut, sur ce relief, dit Joro en scrutant un champ de blé qui, encore non moissonné, vient lécher la murette. Il domine le hameau. Si jamais il est enlevé par les autres, on est tous foutus.

Une dizaine de Barcelonais nous rejoignent, accompagnés de Paco. Non sans crainte, nous transportons le matériel. Au sommet de la colline, assis sur un rocher qui domine les alentours comme une tête de sphinx, nous prenons un temps de repos. Et maintenant ? Paco est le premier à voir Huesca : « Là-bas ! Regardez ! » Mais nous avons beau scruter le crépuscule, nous n’apercevons rien d’autre que deux ou trois maisonnettes noyées dans des jardins parmi de longues bandes montueuses.

Dans la pénombre, nous distinguons des cris et des tirs qui viennent de la droite du hameau, derrière nous. Ils attirent notre attention. Nous apercevons alors notre lieutenant, notre jefe, qui galope à bride abattue en direction de l’ennemi, penché sur la crinière d’un cheval, à travers champs, vers un bosquet de cyprès d’où commencent à gicler des rafales de mitrailleuse qui nous prennent pour cible. Notre chef nous échappe avant que nous puissions ouvrir le tir, comprenant enfin de quoi il retourne.

— Ah ! le traître, il passe à l’ennemi ! s’alarme Paco, le plus tourmenté d’entre nous.

Nous sommes livrés à nous-mêmes. Nous n’avons plus de chef pour nous conduire demain à Huesca.

— Ouais, fait Joro d’un air songeur en fixant le canon de la mitrailleuse sur son trépied. Ne reste plus qu’à attendre la visite de ses potes, pour cette nuit.

Puis commence un déluge monstrueux. Notre première nuit au front ! Des éclairs géants striant le ciel sombre. Et ce toute la nuit, entre de brefs répits. Pelotonnés dans nos capotes, l’œil aux aguets, nous veillons ainsi jusqu’à l’aube au sommet de notre colline. De temps à autre, des tirs montent du hameau.

Ainsi s’interrompt notre marche. Notre marche impétueuse et libératrice au nom de la souveraineté du peuple, au nom de son bonheur. C’est ici que nous ont arrêtés les salves des régulières.

— Soyez maudits ! Soldats… nos frères de classe… nous…

Mais ils ne nous entendent pas. Ils ne nous voient pas non plus. De tout là-bas, des collines voisines et du petit village de Chimillas, ils nous envoient leurs balles et leurs obus. Parfois, ils font tomber l’un des nôtres qui, trop distrait, n’a pas encore le réflexe de réserver ses songes à la glaise humide de la tranchée, le temps qu’on nous bombarde. Ainsi tombe Marius, poussant le dernier râle d’avant le trépas. Nous sommes découragés. La rage bat dans nos veines. Et nous attendons.

* * *

Les ailes larges, légèrement ventru, bariolé de rouge, le bombardier abuelo (« grand-père », tel est le sobriquet respectueux qu’on lui donne) se détache lentement de derrière les plis montagneux marron foncé qui forment un arc de cercle autour de Huesca assiégé. Trois avionnettes de sport escortent ce paquebot céleste sans pouvoir s’ajuster à son pas mesuré : elles vibrionnent autour de lui comme des papillons dans l’air du matin.

— Nuestros (les nôtres) !

Une courte excitation nous gagne, une lueur d’espoir nous éclaire. Quoi qu’il en soit, c’est un moment de répit. Le temps qu’abuelo largue ses bombes, le canon fasciste met un bémol à son assommante pétarade. Terré quelque part dans les jardins de la ville, il n’arrête pas de nous matraquer. Il nous matraque, et nous nous retranchons sous terre. Hier encore, à ce qu’on dit, ce bombardier travaillait pour la postale. On l’a badigeonné en rouge pour faire peur. Mais enfin, c’est l’armée de l’air. Toute l’escadre de notre front d’Aragon au grand complet. Et nous saluons nos aviateurs.

— Olé !

Ça vient de la gauche, une clameur des collines voisines plantées d’oliveraies. C’est le cri de nos voisins de la Garde d’assaut. Après un fracas d’explosions, des trombes de poussière s’élèvent du côté de Huesca.

— Olé, valientes28 !

Ça monte du hameau où est stationnée notre centurie. Le hameau dérouille encore plus que nous de la part de l’artillerie et de l’aviation ennemies.

— Fous-leur dedans à ces cabrones, crie-t-on de notre abri de fantassins.

Les combattants sortent de terre, agitent leurs couvertures, saluent les aviateurs.

Le fracas est de courte durée. Nos avions de chasse, dans le sillage du « grand-père » (ils n’ont rien à faire aussi haut), arrosent à la mitrailleuse les points de bombardement.

Nous attendons un miracle, mais rien, jamais rien.

Après bombes et fracas, les nôtres s’en vont. Vient le tour de l’aviation franquiste. Nous sommes très près de l’unique liaison routière qui rattache Huesca à Saragosse et à Jaca. Nous représentons un danger potentiel, nous pouvons donner l’attaque et couper l’artère de ravitaillement de Huesca. Nous essuyons donc plus de bombes que les autres et moins de tracts, de ces tracts dont on nous arrose pour tuer en nous notre foi : « La vaillante armée de l’Espagne nationale va irrésistiblement de l’avant… Elle est déjà à Madrid. » Nous rigolons : bobards ! En revanche, le papier est bienvenu : nous en manquons.

Au début, dès que nous voyions pointer à l’horizon le profil étroit des Caproni franquistes, nous dressions à la hâte notre mitrailleuse sur un haut trépied pour leur envoyer rafale après rafale sans instrument de visée, à l’œil, en levant progressivement le canon vers le ciel. Puis, au passage des avions au-dessus de nos têtes, nous portions nos armes à l’abri en nous brûlant les doigts sur le canon surchauffé.

Maintenant, notre mitrailleuse est enfouie sous terre. Une épaisse couche d’argile recouvre la charpente. Et dès que nous apercevons les Caproni et les Fiat, nous nous retranchons dans notre abri-dortoir. Il est protégé par un gros rocher.

* * *

Il y a longtemps que je réfléchis à une longue lettre pour Jouravlev. Il est encore à Barcelone. Il m’écrit qu’il a entrevu les gars de l’Union des amis et ceux de la Défense de la Patrie. Mais pour justifier une lettre à un ami, il faudrait qu’il se passe quelque chose de notable, qu’il y ait au moins des combats. Or là, rien. Les jours se suivent et se ressemblent, octobre est là, humide et froid, et nous n’avons pas bougé de notre colline où serpentent tranchées et passages.

À notre droite, toujours le même hameau à moitié démoli et bourré de fantassins ; à notre gauche, le détachement de la Garde d’assaut. Plus à gauche encore, près du Montearagón29, est déployée notre artillerie lourde. De Chimillas et des collines environnantes, les mitrailleuses continuent de crépiter ; de Huesca, le canon aboie. On s’ennuie, on passe le temps à chasser la vermine (plutôt moyen comme activité), à causer, à discuter sur la notion de capital.

Parfois, nous rappelant notre intention originelle de libérer l’Espagne, nous essayons de faire de la propagande parmi les régulières.

— Oigan, fascistas ! crie un jeune combattant juché sur le toit d’une maison à l’orée du village, le porte-voix braqué vers l’ennemi.

L’orateur parle longtemps, avec fougue, à ses risques et périls.

— Salauds de rojos (rouges), lui renvoie-t-on.

Et les régulières, de leurs voix éraillées, entonnent une cucaracha30 truffée de menaces et de moqueries.

Alors nous broyons du noir. Non, rien à voir avec ce que nous pouvions imaginer à Barcelone.

Il nous semble parfois que le front va s’animer et que nous allons quitter notre colline. Pour aller de l’avant.

Comme l’autre fois… Soudain, en plein jour, un porte-drapeau apparaît derrière nous sur une hauteur voisine. Un énorme drapeau rouge noir. Suivi d’une horde de milicianos qui marchent vers le hameau.

— La relève !... On nous relève ! crions-nous réjouis.

L’artillerie de Huesca, évidemment, n’a pas pu résister à pareille tentation. Des explosions d’obus soulèvent des panaches au-dessus de la troupe, accélérant sa progression. Puis tout ce monde disparaît dans un ravin proche.

— Il faut éclaircir la situation, déclare Paco.

Il descend la colline. On le voit qui réapparaît un temps là-bas, près du hameau, puis il nous rapporte bientôt par le menu les détails d’un plan de prise en tenaille de Huesca à l’improviste : à partir d’Almudévar et de notre petit hameau.

— Demain midi ils seront déjà dans Huesca.

— Et nous alors ?

— J’ai vu le capitaine. Il m’a dit qu’il n’y avait pas d’ordre nous concernant. Ce ne sont pas des troupes de notre colonne.

L’offensive a commencé en retard. L’aube pointait déjà, une pluie d’automne bruinait, persistante, et les attaquants n’en étaient encore qu’à pénétrer dans les vastes vergers qui s’étendaient dans le no man’s land. À l’évidence, le coup était manqué. Près de la ville, de l’autre côté de la vallée, des tirs acharnés tonnaient depuis longtemps. Déjà des blessés se traînaient à l’épaule de leurs compagnons. La pente du relief qui nous cachait la route Huesca – Saragosse où nous n’avions encore jamais vu de régulières était en fait occupée par l’ennemi qui, de là, tirait à la mitrailleuse sur le flanc des attaquants.

Peu de temps après, une nouvelle batterie de Huesca a fait feu sur les vergers. À chaque blessé, de plus en plus de combattants regagnaient les arrières. Puis le moment est venu de la retraite générale, celle-ci finissant par emporter notre hameau et même notre colline. Nous n’étions plus qu’une demi-douzaine à attendre une contre-attaque qui ne venait pas. À la tombée du jour, le capitaine, se retrouvant presque seul dans le hameau, s’en est allé chercher les restes de notre centurie dans les arrières, d’où il n’a pu ramener qu’une partie de nos effectifs étrangement éclaircis.

* * *

Le mugissement de l’aviation fasciste est retombé. On peut enfin mettre le nez hors des abris. Rien de spécial, sinon quelques nouveaux cratères. Au hameau, la maisonnette blanche est toujours debout. C’est donc qu’on pourra déjeuner. À qui le tour d’aller chercher la tambouille ? Nous enfilons les gamelles à une perche. L’heure sacrée du repas approche, la comida. Dans un camp comme dans l’autre, elle est rigoureusement respectée.

* * *

Que vais-je écrire à Boris ? Que nous sommes abonnés aux tranchées mais que nous n’avons pas oublié la vie normale. Et que ce soir quelques-uns d’entre nous se feront beaux comme après le travail parce qu’ils sont de sortie. C’est leur tour d’aller au hameau. Là-bas brûle un feu de camp jusque tard dans la nuit, à l’abri des regards ennemis. Stridulations de guitares. Quelqu’un, d’une voix qui traîne, pousse Los de Aragón. On entend des rires coquins de jeunes filles.

Mais, à minuit, tout le monde doit être ici. C’est convenu comme ça. Depuis qu’on a failli perdre la colline. À cause de cette manie d’aller au hameau, à la grange.

Et sur les ténèbres de la nuit, que vais-je lui écrire ? Toutes les nuits ne sont pas tranquilles, loin s’en faut. Parfois, quand la pluie arrose les vignes non vendangées, la jeune sentinelle croit entendre des pas… Un tir… Encore un… Puis un troisième. Dans ce noir d’encre, le feu contamine les autres positions. Pleuvent ensuite les grenades à main.

Enfin, une voix de basse, caverneuse et familière, s’élève du hameau. L’ordre de cesser le feu fait suite à une longue et sibylline bordée d’injures. Il y en a pour tous les saints du pays, toutes les églises et cathédrales, tous les ciboires et tabernacles. Notre capitaine est un Aragonais, nous le respectons pour sa bravoure et les égards qu’il nous prodigue.

Bref, je n’ai fini ma lettre à Jouravlev qu’un mois plus tard, à Grañén. J’ai dû apprendre à Boris la mort de Joro, notre compagnon du train express Paris – Portbou. Une mort facile, instantanée. La balle d’un fasciste retranché dans les ruines d’une maisonnette, au pied de la colline, l’a touché entre les deux yeux. Dans le tumulte du combat, en pleine nuit, nous n’avons pas compris tout de suite pourquoi Joro, le nez sur la mitrailleuse, visait si longtemps.

Je lui ai décrit aussi ma rencontre surprise avec Glinoyedski, notre maître de chorale et cuisinier bien aimé, lui aussi sur-le-retour, un homme tout en mesure. Elle est survenue juste après que nous eûmes repoussé avec succès l’attaque ennemie qui avait coûté la vie à Joro. D’abord, le bruit a couru jusqu’à nous qu’une unité de l’Armée rouge venait de monter au front, grâce à laquelle Huesca serait pris en deux coups de cuiller à pot, comme de juste. On ne tarissait plus d’éloge sur ce « général russe » qui avait déjà rejoint notre colonne : « Ah ! lui, il a forcément un plan valable d’assaut de Huesca ! » Dès lors la décision fut prise que nous autres, ses pays, serions mis à sa disposition comme mitrailleurs d’élite : il serait content.

Mais les choses se sont passées d’une façon beaucoup plus simple.

Par des tranchées détrempées et souillées de partout, Balkovenko et moi avons filé à la rencontre de ce grand homme souriant, aux tempes déjà grisonnantes, et qui avait pris des couleurs sous le ciel d’Espagne. Un colonel : deux paires d’épaisses barrettes d’argent sur la visière dorée de son képi d’officier. Alors, serré à m’en faire mal contre ses jumelles, j’ai embrassé très fort notre Vladimir Konstantinovitch. Nous avons étonné la colline entière et l’escorte du colonel Giménez31 en échangeant trois baisers à la russe.

— Et dire que nous vous avons cherché à Barcelone !

— Barcelone ? Tu parles… Déjà que je ne sais pas où donner de la tête !

Il a passé un bref moment sur notre colline et regardé Huesca à la jumelle. En deux mots (pressé par le temps), il nous a parlé d’un récent décret gouvernemental qui réorganisait la troupe des volontaires en armée populaire32. Notre colonne Zapatero devenait désormais le bataillon Staline33.

Et d’ordonner sur-le-champ notre affectation à l’état-major de la 27e division : nous allons former une batterie russe ! Après quoi, dotés de sauf-conduits noircis de tampons et signatures, nous avons rejoint Grañén via Barbastro.

La batterie Stefanelli

Je déplace les deux petits traits du ciel à la terre. Mes doigts ont froid sur la molette. Dans les lentilles, les deux petits traits forment une croix. Le ciel (si proche !) est sombre. Peut-être neigera-t-il d’ici ce soir. La croix touche terre en faisant trembloter des couronnes d’arbres sans feuilles aux troncs meurtris (des oliviers, quelle pitié, que lástima !).

Dans le jardin, je cherche la maison. Tiens, la voilà (comme elle est près !). Dès que j’aurai posé la croix dessus, j’aurai réglé le tir.

La distance m’est connue (la même pour tous : nous apprenons à tirer).

J’ai froid, le vent pénètre sous ma pèlerine, mais il faut attendre que les autres salauds de cabrones se décident à bouger. Les cabrones sont les tueurs — les asesinos — de Joro, Marius, Paco et nombreux autres de nos camarades. Ici, sur tous les fronts, dans les arrières. Le commissaire de batterie (genre chérubin) nous l’a dit : ils ont abattu leurs prisonniers de guerre à la mitrailleuse, là-bas, à Badajoz, dans l’arène aux taureaux… Les cabrones… S’ils bougent, je tire sur la corde et je les réduis en bouillie.

Feu !... La bouche, entrouvre la bouche sinon tu deviens sourd… Le canon fait boum, crache une fumée acre et douçâtre, saute en l’air (la rage), recule (la flèche d’affût va-t-elle sortir de son rail ou pas ?) Pour les écrabouiller. L’obus s’en va, avec un bruit étranglé.

— Caramba, dit le jefe en baissant ses jumelles, encore un mur de tombé. Les cabrones

Je rajuste mon turban. Ah ! zut, j’ai encore rayé mon insigne.

Cet insigne — un boulet de canon fumant (la rayure est au bord de la fumée) — c’est notre fierté. Il nous distingue, nous les artilleurs, de la masse, des troufions pâles et mouillés dont sont parsemés le mont pelé d’à côté, à gauche, et tous les autres monts qui courent, ondulant, jusqu’au maudit Puig Ladrón34 (ces ignorants de fantassins craignent que nos obus tombent dans leurs tranchées !).

Nous sommes à égalité avec l’infanterie à cette différence près que nous possédons un insigne. Celui-ci orne fièrement la visière molle de nos couvre-chefs combinés qui ressemblent à un turban et même à une toque de cosaque. Ces couvre-chefs se présentent comme une double écharpe de laine. Un interstice y est percé dans sa moitié supérieure, avec une petite visière. Cette écharpe peut être enroulée sur la visière et cela donne un turban façon cosaque. Elle peut être aussi déroulée sur le cou, auquel cas l’insigne sera épinglé sur la gorge. Ces écharpes-là, ainsi que les guêtres de feutre que nous portons par-dessus nos chaussures et nos bas de pantalons, les moufles et les sarraus, tout cela nous a été offert par une délégation de Barcelonaises ouvrières du textile. Ça tombe à pic : le vent humide et froid siffle de plus en plus souvent sur les collines de la Sierra. Dans la nuit, les grandes flaques se changent en glace.

Notre batterie compte trente artilleurs : un jeune Allemand à lunettes et à joues rouges (notre pyrotechnicien), cinq ou six régulières (anciens artilleurs dont deux Aragonais ralliés récemment de Saragosse à notre camp), des jeunes gens de la caserne Carlos Marx, Balkovenko et moi-même.

Nous avons des canons de 75 mm de la firme française Schneider. Et nous sommes la 10e batterie rouge Stefanelli. Un nom à la mesure du chef de batterie, l’Italien Giovanni Stefanelli, aussi affable que déterminé35. Nous sommes entrés dans sa batterie après avoir partagé durant quelques jours la modeste chambre de Glinoyedski dans une petite maison en briques de terre à l’orée du village de Grañén. Là, nous avons été présentés au chef de colonne — et désormais de division36 — del Barrio37, un ouvrier barcelonais timide, petit de taille, jeune d’allure. Ainsi qu’au commissaire de division Trueba38>, un homme qui lui aussi faisait très civil, légèrement voûté, un peu indolent.

Nous vivons donc avec Glinoyedski. Parfois, il nous prend avec lui en voyage. Nous dormons notre content de sommeil sur de vrais sommiers, éliminant sans peine la vermine qui nous harcèle. Et nous avons pu faire quelques lectures puisées dans la petite bibliothèque du maître de maison en attendant le retour de Glinoyedski. Il rentre toujours tard et nous évitons de le presser de questions.

Pour tout dire, nous attendons de bonnes nouvelles de Boris. Il nous écrit régulièrement : sur les bâtons dans les roues qu’on lui met à Barcelone, sur les nôtres qui viennent de Paris mais qui se voient tous affectés plus loin, vers le Sud, à Albacete où se trouve un centre de formation d’unités de volontaires étrangers. De là, ils sont transférés dans la région de Madrid.

Mais Glinoyedski espère encore récupérer le contingent des Parisiens sur-le-retour pour aider Boris à décrocher des canons. Il nous dit combien il est heureux de pouvoir employer ici ses connaissances. Heureux aussi de s’être lié d’amitié avec des conseillers fraîchement débarqués de son « grand village »39 natal, avec lesquels « on ne brille peut-être pas au firmament, mais au moins fait-on bien son travail ». En tant que conseiller artilleur et membre du Conseil de guerre du front de l’Aragon, il doit beaucoup marcher à pied, tout vérifier de ses propres yeux, se mêler de tout.

— Ici, dans les communiqués, ils inventent parfois de ces trucs ! Mieux vaut avoir l’œil.

Il est en bons termes avec tous les chefs de guerre des sensibilités politiques les plus diverses. Il a longtemps marché sur Saragosse dans la colonne de Durruti, le long de l’Èbre, il a aidé les anarchistes à prendre Almudévar, et soutenu par le feu les hommes de la colonne Thälmann à l’attaque de Tardienta. Il a parfois du mal à s’entendre avec eux.

— Ah ! les drôles, se plaint-il un soir qu’il rentre tard, ils ne savent pas se battre collectivement. On se réunit pour discuter la prise d’une montagne et ça finit en dispute sur Bakounine et Marx.

Glinoyedski n’est jamais bavard sur l’état de la guerre en général. Il préfère détourner la conversation sur nos amis parisiens communs qui se rendent en Espagne. À chacun de faire son possible pour rapprocher la victoire, voilà ce qu’il pense ; et à tous de conjuguer continuellement leurs efforts pour remporter des succès même modestes.

Une fois seulement, il nous a dit non sans amertume :

— Ils devraient s’affoler un peu à Barcelone. La situation est infiniment plus compliquée. Envoyer Durruti à Madrid, ça ne suffit pas. Barcelone déborde d’hommes armés tandis qu’ici, pas moyen de mettre le moindre bataillon en réserve. Il y a de moins en moins de combattants. Une chaîne étroite et discontinue de tranchées. La première ligne sans la seconde.

Après deux mois passés devant Huesca sur la même colline, l’effervescence de la batterie Stefanelli n’est pas pour nous déplaire.

En attendant le printemps trente-sept, où la batterie de Jouravlev arrivera en renfort, notre formation de choc est la seule de la 27e division à tenir un front de vingt kilomètres entre Santa Quiteria, à gauche de Tardienta, et le Puig Ladrón surplombant la route Saragosse – Sariñena. Elle assure la défense aussi bien par un réseau serré de tranchées — comme à Santa Quiteria et sur trois côtés du Puig Ladrón — que par une chaîne distendue de postes de garde, comme sur Vedado de Zuera. Nous sommes souvent déplacés d’un secteur à l’autre.

Il n’est pas rare qu’une batterie fasciste de quince y media (15.5 cm) nous déloge d’une position tenue de longue date. Elle surgit toujours du côté de Saragosse. Aucune difficulté pour nous repérer : nous sommes continuellement alignés sur l’infanterie et tirons en pointage direct.

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1 Galiciens

2 La révolte dans les Asturies commença le 4 octobre 1934 lorsque des ouvriers s’emparèrent du pouvoir dans plusieurs localités en assaillant des casernes de gendarmerie. Le lendemain, des colonnes de mineurs se mirent en marche sur Oviedo, capitale des Asturies. La ville entière tomba entre leurs mains le 6 octobre à l’exception de deux casernes aux prises avec les troupes gouvernementales. Les mineurs occupèrent ensuite d’autres villes dont le centre industriel de La Felguera. Pour écraser la révolte, le gouvernement envoya trois corps d’armée commandés par le général López Ochoa, ainsi que la Légion marocaine conduite par le colonel Juan Yagüe. Gijón fut écrasé le 10 octobre et Oviedo, trois jours plus tard. À La Felguera, les combats durèrent jusqu’au 19 octobre.

3 Esquerra (gauche en catalan), abréviation du parti nationaliste de gauche catalan ERC (Esquerra republicana de Catalunya).

4 Vin de liqueur.

5 MOLA Emilio (9 juillet 1887 - 3 juin 1937), l’un des protagonistes du soulèvement contre le gouvernement du Front populaire. Il commandait l’Armée du sud durant la guerre civile.

6 QUEIPO DE LLANO Gonzalo (5 février 1875 - 9 mars 1951), l’un des protagonistes du soulèvement contre le gouvernement du Front populaire. Il commandait l’Armée du nord durant la guerre civile.

7 Les requetés : groupes armés monarchistes carlistes reconnaissables à leurs bérets rouges et recrutés principalement dans la population de Navarre. Très religieux, ils regardaient la guerre civile comme une croisade.

8 Ainsi nommé en l’honneur de Christophe Colomb.

9 DURRUTI Buenaventura (14 juillet 1896 - 20 novembre 1936), figure clé du mouvement anarchiste espagnol.

10 Glinoyedski est arrivé sur le front de l’Aragon le 13 août 1936 avec Mikhaïl Koltsov, correspondant de guerre de la Pravda. Là, les deux hommes ont fait connaissance avec del Barrio et Trueba, chefs de colonne. Dès le lendemain, Glinoyedski a accepté la proposition de Trueba de devenir conseiller militaire et chef d’artillerie au sein de sa colonne.

11 Mundo Obrero, quotidien, organe du Parti communiste espagnol.

12 Hoja del Lunes, appellation d’un groupe de journaux qui paraissaient sous l’égide d’associations de presse provinciale.

13 COMPANYS Lluís (21 juin 1882 - 15 octobre 1940), président de la Catalogne depuis 1934. Chef du Parti républicain de gauche de la Catalogne. Après la défaite des Républicains, s’est enfui en Angleterre où des agents de la Gestapo l’ont enlevé, puis livré à la police secrète espagnole. A été torturé. Fusillé au fort de Montjuïc à Barcelone.

14 CALVO SOTELO José (6 mai 1893 - 13 juillet 1936), politicien espagnol, avocat, économiste, monarchiste. Un tenant de l’extrême-droite.

15 La 31e centurie Thälmann est partie pour le front le 30 août 1936.

16 On reconnaîtra les paroles du chant italien : Avanti popolo, alla riscossa

17 Les troupes républicaines ont quitté Majorque le 4 septembre 1936.

18 8 septembre 1936.

19 Les franquistes enlevèrent Irun le 2 septembre 1936.

20 Le 1er septembre 1936, les journaux annoncèrent la levée du siège de Huesca. Ce qui ne fut le cas ni alors ni plus tard.

21 Il s’agit, ici comme infra, des soldats de l’armée espagnole régulière qui se battaient dans les rangs des conjurés.

22 Abréviation du mot d’ordre Uníos Hermanos Proletarios, « Unissez-vous, frères prolétaires ! »

23 Route en espagnol.

24 Arme à feu à répétition de calibre 8 manufacturée en France et en usage opérationnel dans l’armée française durant toute la première moitié du XXe siècle.

25 Guardia de Asalto, gendarmerie de ville créée en 1931. Elle joua un rôle clé dans l’écrasement des conjurés à Barcelone en juillet 1936.

26 Lewis Mark, fusil-mitrailleur de fabrication anglaise et américaine.

27 Vickers, mitrailleuse lourde britannique construite sur le modèle de la Maxim.

28 Vaillants.

29 Montearagón, château fondé en 1085, qui servit de monastère entre la fin du XIe siècle et la première moitié du XIXe.

30 Cucaracha (cafard en espagnol), chanson populaire à textes variables dans le registre de la charge burlesque à caractère social, politique ou personnel.

31 Julio Giménez Orge était le nom de guerre de Glinoyedski en Espagne.

32 Décret publié le 16 octobre 1936.

33 Fin novembre 1936, celui-ci a été incorporé à la 27e division.

34 Le Puig Ladrón se trouve environ à 1 km au nord du km 7 de la route Alcubierre – Leciñena.

35 STEFANELLI Giovanni, né le 1er décembre 1897 à Campobasso, Italie. Comptable de profession. Sur le front de l’Aragon, il commandait une batterie de canons de 75 mm au sein de la 27e division.

36 De la 27e division.

37 DEL BARRIO NAVARRO José (1907 - 1969), responsable syndical, politique et militaire. Métallurgiste de profession. Fut secrétaire de l’Union générale des travailleurs de Catalogne, membre du Parti communiste de Catalogne, l’un des fondateurs du PSUC. Fut aussi l’un des organisateurs de la colonne Carlos Marx qui fédérait les unités levées à la caserne Carlos Marx de Barcelone. Il en devint le chef. À partir de décembre 1937, il commanda la 27e division ; à partir du 28 mars 1938, il fut à la tête du 18e corps de l’Armée républicaine.

38 TRUEBA MIRONES Manuel (20 mai 1908 - 13 janvier 1981), responsable syndical, communiste. Commanda, conjointement avec José del Barrio, la colonne Carlos Marx, puis les 27e, 24e et 31e divisions.

39 L’expression russe « Moscou est un grand village » s’explique par l’importance des espaces verts et la faible densité de la population hors centre-ville jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle. Après que l’on eut baptisé Riga le Paris du nord, dans les années 1930, une nouvelle expression se fit jour : « Moscou est un grand village et Riga, un petit Paris. »