Derrière les barbelés

La troisième partie du roman
J’irai jusqu’à toi

Traduit du russe par Yves Gauthier
Éditeur: Marie-Thérèse Gauthier

© 1972 Alexis Kotchetkov
© 2014 T&V Media


Au début de février 1939, l’auteur se retrouve dans un camp français d’internés sur une plage de sable de Saint-Cyprien. De là, des brigadistes d’Urss et d’autres pays ne tardent pas à rentrer chez eux. L’auteur aurait pu tenter de revenir en Lettonie – dont il possède la nationalité – mais il y renonce parce qu’il sollicite depuis de nombreuses années l’autorisation de rentrer en Union soviétique. N’ayant pas oublié les promesses données par les consulats soviétiques de Paris et de Barcelone, il remplit des demandes de visa pour l’Urss. Pas de réponse. En avril, il est transféré avec d’autres brigadistes dans le camp d’internés de Gurs. Au début de septembre 1939, peu après l’ordre de mobilisation générale donné en France, l’auteur et ses camarades se font porter volontaire dans l’armée française sur la directive du Parti. Mais une contre-directive arrive bientôt et ils renoncent à leur engagement, ce qui leur vaut d’être sauvagement battus. En juin 1940, l’auteur atterrit au camp de concentration du Vernet. Après l’annexion de la Lettonie à l’Urss, en août 1940, il devient automatiquement citoyen soviétique. L’affaire pourtant est compliquée par le fait qu’il a laissé son passeport letton à Paris dans les bureaux de l’Union des amis de la Patrie soviétique au moment de son départ volontaire pour l’Espagne en août 1936. Au printemps 1941, des recruteurs allemands font leur apparition dans le camp du Vernet. Sachant qu’il existe un consulat soviétique à Berlin, l’auteur se fait embaucher en Allemagne.

Le camp de Saint-Cyprien

Pendant un mois encore, nous gardons espoir.

Madrid tient toujours.

On peut faire appel à nous. Soyons-y prêts.

J’ai même l’impression que ce bout de littoral méditerranéen, ces barbelés, cette foule immense (les reste de l’Armée républicaine derrière des barbelés…) tout cela n’est qu’une deuxième édition du camp de Bagnères-de-Luchon où la France avait parqué la 31e division réchappée de Huesca. Un camp provisoire, et rien de plus. Après un moment de repos, comme l’autre fois, au printemps trente-huit, le tri se fera entre nous : les uns pour la République, les autres pour rentrer chez eux ou se planquer dans les sous-bois, et retour en Espagne.

Sauf que l’autre fois, dans le stade, il faisait bien plus chaud. Il n’y avait pas ce vent froid et pénétrant. C’est une saison où il balaie tout le littoral, ce fichu mistral. Ici, sur cette plage de sable du petit village de Saint-Cyprien. Ainsi qu’à Argelès-sur-Mer, plus au sud, plus près de l’Espagne, de Portbou, où les restes de l’armée de Modesto sont retranchés sur une plage de sable semblable à celle-ci. Maudit mistral ! Les premiers jours, il nous recouvrait de sable froid, nous et nos tranchées-dortoirs. Et maintenant il emporte le peu de chaleur que nous avons dans nos baraquements construits à la hâte, au ras du sol, à moitié enfouis sous le sable, avec des planches volées.

Mais il va finir par se calmer, ce vent infernal. Ainsi que le grondement monotone et barbant du ressac. Et le Letton Bachrach, médecin militaire, cessera d’exiger de moi : « Traduis à Monsieur le lieutenant qu’on a encore un cas de tétanos, il faut du sérum, beaucoup, d’urgence. » Il peste tant qu’il peut contre ce « geôlier de Marty1 » qui a semé la terreur dans les arrières comme au front, mais il ne fait jamais un pas hors du baraquement minuscule de l’infirmerie.

On fera appel à nous, des bruits circulent là-dessus, et nous formerons les rangs pour l’appel.

Une fois là-bas, en Espagne, dans l’Espagne qui lutte encore, le souvenir de ce camp ne sera plus qu’un mauvais rêve.

Comme cette marche forcée à partir de la frontière, qui a duré une journée et une partie de la nuit. Comme cette plage qui s’étend sur des kilomètres, toujours entourée de barbelés. Comme ces Marocains potiches, bariolés, couleur chocolat : des Maures montant de petits chevaux vifs et laineux, et des Sénégalais noirs comme la nuit.

Pas facile de s’évader, de se frayer un chemin jusqu’à Paris, au consulat soviétique, pour y trouver ce que promis.

Non que nous soyons démobilisés. Nous luttons pour notre survie. Pour les faibles. Pour l’esprit d’entraide.

Jaunā cīņā (la « nouvelle lutte ») ainsi s’intitule le premier journal mural de notre section. Bravo les Lettons, ces gens-là savent s’organiser. Bravo le chef de peloton letton, dernier commandant de la brigade Rudolf Vilks (Lācis). Bravo Chispa2, Ratniek, Palkavnieks, Žanis Folmanis, le joyeux Beniamin Kur avec sa grande tête… Un exemple pour tous les gars de la section, même les Allemands de Ludwig Renn, toujours solidaires entre eux. L’ordre et la propreté règnent dans leur baraquement déjà électrifié. (La propreté, c’est la santé, c’est le moral du combattant.)

Nous travaillons déjà à remonter une organisation du Parti. C’est la première fois que nous sommes ensemble. Pas comme en Espagne. Tous les survivants. Les débris des brigades italienne, allemande, polonaise, yougo-balkanique, les artilleurs de batteries à la puissance de feu grandissante, les médecins et les armuriers, les interprètes polyglottes, les commissaires politiques et les conseillers militaires (de moindre niveau), les chefs-jefes et les hommes du rang (les fantassins sont les moins nombreux). Les grands gaillards de la BI3 Lincoln, qui ont pris Belchite, ne sont plus là. Leur patrie les a acceptés. Ils sont libres. Les Français aussi, de la BI Marseillaise, sont rentrés chez eux.

Oui, c’est la première fois que nous sommes ensemble, tous les vieux amis sur-le-retour, les partisans de la défense de la Patrie, les antifascistes russes, les juifs de Palestine russophones. Tous ensemble, les apatrides, les sin nacionalidad4, dans la section du capitaine artilleur Larionytch, ex-secrétaire du Parti de l’Union du rapatriement russe, sous les planches d’un baraquement de fortune à ras de terre.

Pétia Rybalkine est là, énorme, moustachu, bègue, qui m’avait tant impressionné lors du meeting des partisans de la défense de la Patrie, ainsi que le joyeux tankiste Kolia Lossev, le timide binoclard Micha Gaft et le taciturne Guéorgui Chibanov de la fameuse section russe des chauffeurs de la CGT qui ne faisaient pas officiellement partie des sur-le-retour (histoire de ne pas se mettre la Sûreté générale à dos), mais qui militaient quand même et qui étaient partis ensemble se battre en Espagne. Seuls Pavel Pélékhine, Kolia Roller et Dima Smiriaguine se sont retrouvés quelque part dans un autre camp. Argelès-sur-Mer, peut-être. Avec Balkovenko, de notre première troïka, et d’autres encore. À moins qu’ils ne soient à Paris.

Nous aussi nous luttons pour la cohésion dans nos rangs, pour l’hygiène et la propreté. Et nous assommons nos compatriotes avec ça :

— Camarade Ivanov ! Quand est-ce que tu t’es lavé les pieds pour la dernière fois ?

— Sur l’Èbre, camarade Jouravlev, sur l’Èbre, renvoie pour rire l’instructeur d’artillerie Ivanov, un garçon dégingandé avec une canine en travers de la bouche. J’ai franchi l’Èbre à la nage, j’ai donc dû non seulement me déchausser, mais aussi me déshabiller.

— Va te laver sur-le-champ, réplique Boris, amaigri, exténué, le sourcil froncé.

…A la playa… a la playa ! (À la plage !) Un rire tonitruant, sarcastique et polyphonique s’élève dans les airs, et le combattant qui vient de se poser au petit coin derrière le baraquement remonte docilement son pantalon et se met à trotter vers une fosse d’aisances longue de plusieurs kilomètres, côté mer.

Cette plage, fétide et souillée à l’extrême, nous la surnommons « l’avenue Daladier ». Ceci pour le remercier de son « aide » à la République espagnole, de l’accueil « chaleureux » et « bienveillant » qu’il a réservé aux défenseurs de la démocratie, pour le remercier du morceau de pain5 qu’il nous faisait jeter des camions dans nos parcs6, durant les premiers jours, pour le remercier, enfin, du froid et des poux.

Mais il y a aussi dans ce pied de nez une part insaisissable de tragédie. Comme il est loin dans le passé, le souvenir des leaders du Front populaire qui s’embrassaient souriants, Daladier, Léon Blum, Maurice Thorez ! La lune de miel de l’alliance de la démocratie. Le Paris populaire inoubliable, effervescent, bouillant, rêveur.

Le Front populaire c’est fini. Il est en train de s’écrouler là-bas dans la République espagnole entourée d’ennemis, abandonnée de tous. Ses jours sont comptés maintenant7. L’autoradio que nous avons installé clandestinement dans le baraquement modèle, électrifié, de la compagnie lettonne, nous fait part de ses dernières convulsions. La terre d’Espagne, asséchée par trois années d’amères souffrances se perd en tourbillonnant dans la brouille des partis. Dernier îlot de démocratie en lutte. Et cela fait peur.

De même, notre esprit d’entraide s’écroulera si nous ne luttons pas. Il y a longtemps que ça sent la fin. Il y en a qui ont le don de se placer… Et les veinards commencent à quitter le parc. Les conseillers des BI, les Lettons Ratniek, Vecgailis… bientôt suivis de mon chef de brigade Rudolf Lācis. Il me serre la main à la hâte : « Adieu, chef d’état-major ! ». Ils sont de Moscou, ce « grand village »8. Enfin libérés.

Nous sommes heureux pour eux, et vaguement jaloux. Et nous continuons la lutte. Dans les coins, il y a des mécontents qui rouspètent : « Tant d’années passées à se battre, à lutter, à verser son sang, et bonjour la prison. La faute aux communistes, tout ça ! »

Les amis se divisent par nationalités, en petits groupes. Ils rentrent dans leurs coquilles d’escargot. Ils ne détestent pas râler non plus : « Y a encore ces égoïstes d’Allemands qui nous ont fauché les planches, on venait juste de les repérer ! »

Mais ce n’est pas grave, ça peut se réparer.

Encore faut-il fixer un objectif commun, capable de séduire tout le monde.

— Non, pas question d’aller dans la Légion étrangère. On n’est pas des soudards. Honte aux marchands de chair à canon ! (Nous renvoyons promener les recruteurs.) Débarrassez le plancher !

— Eh bien d’accord, bonne continuation sous le soleil. Vous le regretterez ! nous menacent les recruteurs.

Non, l’objectif commun est clair depuis que le feu des batailles s’est éteint outre-Pyrénées. L’objectif, c’est le retour au pays.

Avons-nous le droit, le droit moral de rentrer ? Nous sommes à moitié prisonniers, à moitié réfugiés, des métèques apatrides indésirables, bandits rouges par-dessus le marché, comme on le lit dans les canards réactionnaires locaux. Ce qui nous guette en France, de l’autre côté des barbelés, c’est l’expulsion.

Nos rêves de patrie sont-ils purs ? N’est-ce pas en notre nom que parlait notre camarade militant de la cause du rapatriement en partant pour l’Espagne, le colonel Glinoyedski-Giménez, mort à Belchite : « Je veux prouver mon dévouement à la Patrie soviétique non pas en parole, mais dans les actes. » Et Fédia Lidle, cet autre propagateur du retour au pays et membre du Parti, n’a-t-il pas prouvé ce même dévouement en trouvant la mort à Brunete, comme des dizaines d’autres ?!

Et là-bas, en Espagne, ne formions-nous pas une seule et même famille avec les chefs et conseillers soviétiques, les interprètes soviétiques ? « Je suis sûr que tu rentreras au pays après l’Espagne », m’a souvent dit Ivan à Híjar. « Mais tu passeras le restant de tes jours sous surveillance », ajoutait-il d’un air pensif. Et moi qui le laissais dire. Je n’y croyais pas.

L’un de nos camarades de l’Union du rapatriement russe n’est-il pas rentré dernièrement au pays : Aliocha Eisner9, aide de camp du général Lukacs ?

Car enfin c’était promis : « Le chemin de la Patrie passe par Madrid. »

Qu’allons-nous devenir sur cette plage de sable ?

Encore heureux que le vent soit tombé. La mer Méditerranée ne moutonne plus d’écume blanche. Le soleil tape de plus en plus fort et nous arpentons « l’avenue Daladier », nus comme des vers, tentant pour la énième fois de nous défaire des poux. Et après ?

* * *

— Nous ferons tout notre possible pour vous faire rentrer au pays !

Qui est-ce qui parle ?

Qui d’autre que Vassia Kovalev pourrait endosser pareille responsabilité ?

Mais où est-il, Vassia Kovalev ? Garçon débonnaire et sans façon, il est là, près du barbelé de notre parc de Saint-Cyprien. Juste à l’entrée. Enfin, un peu à l’écart, là où se font les rencontres. Les gendarmes, gardes mobiles sénégalais, peuvent nous chasser, mais ils peuvent tout aussi bien passer outre.

Nous ne sommes pas oubliés. Nous ne sommes pas seuls, pas encore. Des liens de compassion, de solidarité et d’aide se déroulent déjà jusqu’à nous, Polonais, Tchèques, Lettons, Estoniens, Lituaniens, Italiens, Allemands et tant d’autres, ici ou à Argelès-sur-Mer. On vient nous voir de partout au nom d’organisations antifascistes, démocratiques, légales, qui existent encore, au nom de comités d’action. On vient voir les héros, leur remonter un peu le moral, leur donner des instructions, leur remettre des journaux frais. On nous écrit des lettres. Les premiers colis arrivent. Des fils ténus d’amitié et de sympathie se déroulent jusqu’à nous de tous les pays. De France, d’Angleterre, d’Amérique.

Donc, le voilà, tout sourire et sans façon, Vassia. Tout satiné, tout rassasié, qui n’a pas fait la guerre et qui nous vient du Paris en paix. Oh ! la vie de paix oubliée depuis si longtemps !

Et nous qui contemplons ce spécimen venu d’un autre monde, de la vie civile oubliée. Quelle jolie petite cravate, tiens, et sur quelle chemise !

Et lui, vaguement gêné, mais heureux de nous revoir, qui examine nos casquettes de capitaines et de lieutenants, défraîchies et avachies (nous n’avons rien d’autre à nous mettre) et nos tuniques kaki, lesquelles, pour tout dire, ne sont pas de première fraîcheur.

Il fixe nos yeux caves, brûlants d’une angoisse trouble mais aussi d’espoir. Et se rembrunit à la vue de nos pommettes hâlées et saillantes. Il serre fort les mains brunes et maigres tendues vers lui par-dessus le barbelé : à Boris Jouravlev, à Guéorgui Chibanov, à Ivan Troyan, à Pétia Rybalkine, à nous tous qui nous sommes avancés à sa rencontre.

Il n’est pas très disert ce jour-là près des barbelés :

— Remplissez les questionnaires, et d’une ; écrivez vos rapports autobiographiques, et de deux. Faites-vous photographier. Mais vite, et motus. Pas de salissures sur les questionnaires, sur le papier. Tiens, Boris. Tu ne mets pas ça dans n’importe quelles mains, seulement aux gars sûrs. Une fiche de conduite sur chacun, tu m’entends, Boris. Agissez. Je file à Argelès-sur-Mer. Je reviens bientôt. Ou j’envoie quelqu’un. Tenez bon, ne vous laissez pas abattre.

Questionnaires, troisième édition

Nous sommes là, sonnés, n’osant croire à notre bonheur, mais conscients du fait qu’il se passe quelque chose de nouveau. Parce que Kovalev ne serait jamais venu de Paris pour rien. Notre lointaine mère Patrie a connaissance de notre sort et elle nous tend une main solidaire, à nous qui sommes dans la peine. C’est naturel. Cela fait partie des valeurs de la Constitution, de l’humanisme et de la justice.

Et nous rentrons, enchantés, riches de toutes ces bonnes nouvelles et de nos précieux papiers, dans notre baraque de planches où la chaleur est suffocante.

Boris Jouravlev, qui ne verra jamais le jour radieux de l’anéantissement des fascistes.

Ivan Troyan, de Taganrog, mort en héros à quelques jours de l’arrivée des Alliés, dans la Résistance, à l’est de la France.

Guéorgui Chibanov, qui mène aujourd’hui encore une vie prospère dans son Alexandrie (la nôtre, pas celle d’Égypte). Chibanov, l’initiateur de la résistance des Russes parisiens aux occupants nazis.

Et Pétia Rybalkine, ce garçon simple, bègue et courageux qui m’avait tant impressionné au meeting des défenseurs de la Patrie, rue Las-Cases, avant la guerre d’Espagne, en donnant lecture de lettres du pays sans prétention épistolaire.

Et l’auteur de ces lignes, qui retrace ici l’épineux chemin de son retour au pays.

En rentrant avec nos précieux papiers dans notre piètre baraquement — irrespirable, planté au ras du sol, peuplé uniquement de sur-le-retour — nous décidons d’en tirer le meilleur parti possible.

Impossible, bien sûr, n’en déplaise à Kovalev, de distribuer sans bruit les questionnaires, « motus et bouche cousue », puis d’apprêter tous les candidats à la citoyenneté soviétique : rasage, coupe de cheveux, photographie.

Impossible aussi pour d’autres raisons.

Notre brève entrevue avec Vassia de part et d’autre des barbelés n’est pas du tout passée inaperçue des occupants de la baraque.

Inutile d’aller bien loin pour en trouver la preuve.

* * *

Silence dans la baraque. Les uns, écrasés par la chaleur, dorment sur les deux rangées de sacs de paille qui tiennent lieu de matelas. D’autres, à la lumière que font les interstices et les trous dans les planches, bouquinent (des histoires d’amour, les trois quarts du temps).

Dans un coin, autour d’un Grec de Crimée au nez aquilin, ça joue à la dupe. Un type louche, ce Grec ! Allez diable savoir comment il s’est retrouvé en Espagne et ce qu’il y fichait…

Quelqu’un écrit, une planche sur ses genoux. Une lettre sans doute.

Il y en a un qui a retourné sa chemise pour y chercher des poux : la flemme de quitter la baraque.

Un tas d’officiers tout électrisés accourent à l’appel de Jouravlev : « Sifflez le rassemblement ! Plantons, allez chercher les nôtres avenue Daladier ! » L’impression produite est déjà forte. Tout le monde se masse au centre du baraquement. Les joueurs de cartes itou. Le Grec se retrouve aussitôt isolé. Il y a de la sensation dans l’air.

Non que la nouvelle soit tout à fait inattendue. Au contraire, les regards se sont tournés vers la Patrie dès la première fatigue passée, quand le silence s’est fait outre-Pyrénées.

Mais cela n’en reste pas moins une divine surprise. Et Larionytch parvient à en tirer le meilleur parti. Il évoque la mémoire de nos morts, tombés pour la cause du peuple. Il fait le compte des blessés (les valides se comptent sur les doigts d’une seule main). Les sacrifices endurés par les volontaires de la liberté... Il parle de la grande confiance placée en nous par le Parti, le gouvernement, le camarade Staline (« Hourrah ! Au camarade Staline, Hourrah ! »). Et, bien sûr, il expose tout notre programme stratégique, un programme maximum. Études, activisme militant, hygiène. L’hygiène surtout :

— Je ne mettrai pas un questionnaire entre des mains sales. Si vous salissez ne serait-ce qu’une feuille de papier, ne vous en prenez qu’à vous-même. À compter de demain nous devons faire mieux que les gars de la BI Thälmann en matière d’hygiène et de discipline, sur toute la ligne.

Nous voilà donc transpirant sur nos dossiers comme à une session de rattrapage de russe écrit. Nous grandissons à nos propres yeux comme aux yeux du parc entier, et même du parc voisin, où sont les Espagnols. Quant à moi, après avoir fait mille choses utiles à la bonne organisation de l’entreprise, je m’attelle à mon questionnaire dès que mon tour est venu d’utiliser le stylo.

Je le remplis pour la troisième et dernière fois (du moins je le crois alors). Et de nouveau je vois défiler les questions habituelles : ai-je fait partie d’une organisation clandestine du Parti ouvrier social-démocrate de Russie ? ai-je fait l’objet de répression de la part du gouvernement tsariste ? ai-je servi dans l’Armée rouge ? Partout j’écris que non tout en cherchant le moyen de répondre que oui. Une fois de plus, j’ai l’impression que ce questionnaire n’est pas à la bonne taille. Oui, je suis toujours russe ; oui, toujours célibataire, bien que j’aie fêté mes vingt-sept ans ici-même, dans ce baraquement. Quelques changements, néanmoins. J’ajoute cette fois : jeune communiste, membre du Parti depuis 1936, « participation à la guerre de libération du peuple espagnol » (telle est la formulation de Jouravlev), blessé sur l’Èbre et grade militaire, capitaine, interprète de l’Armée républicaine espagnole. Mais cela ne pourra figurer que dans mon rapport autobiographique : le questionnaire ne comporte aucune case spéciale qui tienne compte de mon passé franco-espagnol.

Un casse-tête que la question de la citoyenneté. M’a-t-on déchu ou non de ma nationalité lettonne, là-bas ? Est-ce à dire que je suis comme tout le monde ici un apatride, sin nacionalidad ?

Pour cela, je dois écrire à maman, à Riga.

Mais je me suis juré de ne plus lui écrire. Depuis une lettre que j’ai reçue d’elle, là-bas, en Catalogne : pourquoi est-ce que je ruine un pays qui n’est pas le mien ? Ceci en réponse à une longue lettre, sincère, enflammée, expédiée de Paris avant mon départ pour l’Espagne, dans laquelle j’expliquais de mon mieux pourquoi je devais aller dans ce pays… Une lettre-testament par laquelle, en tant qu’aîné, je priais mon frère et ma sœur d’aimer la Russie soviétique, et demandais à ma sœur Zina, arrivée de Moscou auprès de notre maman, de porter haut son honneur de citoyenne soviétique.

« Ruiner » ? Non, pas ruiner, mais défendre. Nous n’étions pas les initiateurs d’un tel outrage aux espérances populaires, d’une telle nuit de la saint Barthélémy. J’étais sincère. Certes, j’ai tué ; mais j’étais moi-même sous le feu. C’était comme dans un duel, à conditions égales. Pour autant, mes mains n’ont jamais été rougies par le sang d’un ennemi sans arme, quand bien même j’aurais pu tirer sur mon propre frère s’il était passé dans le camp adverse. Non, tu ne me comprends pas, maman chérie.

Bref, nous bûchons tant que nous pouvons, au brouillon d’abord, puis au propre, non sans nous consulter sur les problèmes de grammaire. Les Russes des BI vont être renvoyés au pays : la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Nous sommes un temps à la fête. Les voisins viennent nous rendre visite, comme si de rien n’était : les Lettons, les Polonais et même les Allemands, tristes et renfermés. Tous des sans-patrie, des sans-abris.

Vladek, un gars de ma connaissance, vient me voir :

— Alors, Alex, fils de pute, tu écris ?

— J’écris, Vladek, tu me gênes.

— Tu as raison d’écrire… Donc, tu rentres au pays ?

— Eh oui, Vladek.

— Tu as raison, putain de sa mère. Ton gilet de chèvre, tu l’as promis à quelqu’un ?

— Non, pas encore.

— Tu me le laisseras le jour où on t’emmènera à Perpignan ? Vois-tu, je n’ai qu’une chemise et des molletières, c’est tout.

— Bien sûr, Vladek, quelle question. Je te le laisserai. Il est chaud. Mais court.

— Tu en achèteras un neuf chez toi ?

— Parce que tu crois qu’il n’y en a pas chez nous ?

— Donc, marché conclu, Alex ?

— Marché conclu, Vladek.

(Un silence.)

— Et ta couverture blanche, tu l’as promise à quelqu’un ?

— Non, je te la laisserai. Prends-la avec toi quand tu rentreras au pays.

— D’accord, parce que tu sais bien comme il fait froid, par ici.

— Je sais. Le froid, la faim.

…Elle est encore avec moi, à l’heure où j’écris ces lignes, cette couverture fine sans prétention, blanche, à bordures jaunes, la couverture de mes années de guerre en Espagne. Elle a partagé toutes mes errances. Je n’aurai pas réussi à la restituer au blond Broziņ, major de l’Armée républicaine espagnole, premier Letton chef de la milice de Palafrugell de toute l’histoire de la Catalogne.

Un avion bondé s’est écrasé du côté de la frontière lettonne pendant la Deuxième Guerre. Et le blond major Broziņ n’a pas pu rejoindre les partisans : il a péri dans l’accident.

Le gilet de chèvre que je m’apprêtais à offrir à Vladek, combattant de la Dombrowski dans le camp de Saint-Cyprien, a fini sa carrière à Berlin. Mais Vladek, je le reverrai dans la Résistance française.

* * *

Nous sommes transformés par la rédaction de ces papiers reçus de Kovalev, par l’espoir d’un prochain retour au pays.

Pour nous, c’est la fin de la vie insouciante et inconsciente des prisonniers du camp. Nous sommes socialement actifs, disciplinés, à peu près propres dans les règles de l’hygiène, et pour tout dire exemplaires.

Nous avons enfin un but. Un but commun, auquel nous adhérons tous. Partout des gouvernements sont déposés, des accords de gentlemen sont passés et résiliés, des territoires sont annexés. On fait concession sur concession au fascisme qui redouble d’insolence. Les camarades des baraquements voisins (qui ont moins de chance que nous de rentrer chez eux et qui appliquent les consignes de leurs directions nationales) profitent de la nuit pour passer la fine barrière de barbelés du camp de réfugiés de Gurs, où nous venons d’être transférés. Ils s’échappent vers la liberté. Nous, on attend toujours. On attend ce qu’on nous a promis.

La guerre fait rage. Pendant que les divisions blindées de la 6e Armée de la Wehrmacht se concentrent et tournent Paris, nous attendons toujours.

Notre refus de prendre part à la « drôle de guerre » nous vaut d’être battus, maltraités, nous sommes séparés et réunis de nouveau, nombre d’entre nous sont emmenés de force aux derniers travaux de la ligne Maginot, demeurée bel et bien imaginaire, d’autres sont envoyés travailler en Algérie… et nous continuons de nous bercer d’illusions.

Après seulement avoir vu des Lettons, des Lituaniens, des Estoniens, des Bessarabiens et autres veinards quitter les baraquements voisins du vrai camp de concentration du Vernet — après seulement nous commençons à comprendre que quelque chose ne tourne pas rond, que nous avons été oubliés et qu’il vaudrait mieux ne pas bénir notre internement derrière les barbelés.

* * *

Mais à ce triste constat nous ne viendrons que bien plus tard. Pour l’heure, en avril trente neuf, nous sommes tous contents et portés par l’espoir de nos prochaines retrouvailles avec la Patrie. C’est docilement que nous quittons comme tout le monde ce « camp de gitans » provisoire de Saint-Cyprien pour un autre plus confortable, nous dit-on, sans attacher la moindre importance à ce transfert. Qu’on soit interné ici ou là, qu’est-ce que ça change ? On en voit le bout, de toute façon.

Ainsi donc, nous prenons nos aises — entre copains sur-le-retour — dans un wagon de passagers stationné sur une voie de garage vers laquelle affluent depuis plusieurs jours, soulevant des nuées de poussière, des colonnes d’anciens de la guerre d’Espagne venus des enclos voisins du nôtre, toutes flanquées de Marocains à cheval. Puis notre convoi interminable se met en route vers l’ouest, à l’autre bout du sud-ouest de la France, direction le golfe de Gascogne…

Nous longeons les cimes pyrénéennes, chapeautées de neige, fascinantes par leur fraîcheur et les souvenirs inoubliables dont elles sont chargées. Nous longeons d’interminables vignobles déjà blanchis de sulfate à travers ce pays viticole si familier que j’ai parcouru à pied, à cheval et en voiture quand j’étais étudiant, de Carcassonne à Narbonne, pour les vendanges, ultime étape des vacances d’été laborieuses, dernière chance de gagner quelques sous pour la bouffe et les études.

Nous passons Carcassonne, avec son château-musée au sommet, sur le chemin de Toulouse.

Toujours la même voie ferrée que nous avions empruntée à trois, ou plutôt à cinq (pauvre Joro, pauvre Marius, vous n’êtes plus parmi nous), vers l’Espagne, et par laquelle j’avais fait la navette, en trente-huit, allant de Bagnères-de-Luchon à Paris avec les conseillers militaires, puis de Paris à Portbou avec les aviateurs.

Aux abords de Toulouse, alors que ça ronfle doucement dans le compartiment, je cherche des yeux à travers le foisonnement des cultures (pour la énième fois !) les silos noirs et le jardin expérimental de notre Institut agronomique de l’université de Toulouse. Je cherche et je trouve. Je parviens même à distinguer un petit groupe d’hommes dans le jardin.

J’imagine alors les étudiants en première année qui nous remplacent : Égyptiens basanés, Persans sveltes, Indochinois fragiles. Peut-être sont-ils impressionnés, comme nous naguère, de tenir des sécateurs pour la première fois de leur vie devant des pêchers en fleurs ? Comment oser toucher à une telle merveille ?

L’envie me démange de les rejoindre, de leur parler, de leur demander qui occupe ma chambre de la rue Benjamin-Constant, près du Grand Rond. Est-il comme moi passionné de science, peut-être même de phytopathologie ? Cette science que j’ai dû abandonner pour un temps : mon autre passion l’a emporté, qui est d’affranchir l’humanité laborieuse des maux sociaux dont elle souffre. Est-ce qu’il potasse comme moi ses examens, là-haut, dans sa turne ? Est-ce qu’il entend le fracas du train qui dévale les Pyrénées vers Toulouse, à la fenêtre grande ouverte par où entrent aussi l’arôme du jasmin et le cri des singes du Jardin des Plantes voisin ?

Et notre bien aimé professeur Rives10, où est-il maintenant ? Et le mal aimé chimiste Clarens11 aux yeux à jamais éteints ?

Mais nous voilà déjà devant un sémaphore de Toulouse gare centre. De la fenêtre du compartiment, l’on ne voit qu’une petite ruelle grise (non loin de l’allée Jean Jaurès, me dis-je). De grosses bonnes femmes en noir sont assises au pied de chez elles sur des chaises pliantes. Elles jasent. Une eau savonneuse s’écoule dans le caniveau, sur laquelle des marmots souillons et frisés font flotter des bouchons, tous vêtus de blouses noires.

Des couples endimanchés se promènent le long de la rambarde qui sépare la voie ferrée de la rue parallèle. Ils nous bouchent la vue de ce spectacle de paix. Parfois, ils s’arrêtent tout près et continuent comme si de rien n’était. Seule une plantureuse brunette, qui rajuste sa jupe gonflée par le vent tout en faisant mine de ne pas écouter son cavalier à moustache et à chemise à carreaux, jette des coups d’œil furtifs vers notre wagon.

Soudain, j’ai honte de me voir ainsi convoyé à travers la ville comme un vulgaire malfrat, escorté de gendarmes, moi le diplômé de l’université de Toulouse, l’une des plus anciennes d’Europe. Honte que tous ces amoureux s’en fichent. Et que les manches de mon irréprochable tunique militaire coupée chez le meilleur tailleur de Lérida — que ces manches s’effilochent et que ma chemise soit à ce point sale et usée par tant de lessives.

…Notre train est à l’arrêt, mais voilà que des gars à bérets espagnols accourent en criant : « Salud, camaradas ! »

En réponse à quoi nous entonnons déjà en russe : « Ohé ! chef de compagnie, des mitrailleuses et des batteries, de la joie ! »12

Mais — fracas de tampons — le train s’ébranle et prend de la vitesse en glissant le long d’un quai noir de monde. Toute cette foule pour nous faire bon accueil, ce dont témoigne le paquet de Gauloises qui nous arrive par la fenêtre.

Le train prend son élan et je commence à conjecturer à voix haute sur la direction qu’il va prendre. Si, passé Toulouse, il tourne à droite, c’est que nous allons à Paris ; s’il tourne à gauche, c’est que nous sommes en route pour l’Atlantique, Bordeaux, d’où nous embarquerons tous pour le Mexique ou pour l’Union soviétique.

Mais le train ne tarde pas à tourner à gauche. J’entreprends alors de parler à Boris et aux autres de la beauté de ces vallées et rivières, autant de choses que j’avais admirées lors d’un voyage de quinze jours à vélo vers l’océan avec une camarade d’études, Conchita, moitié française, moitié espagnole, une fille exaltée. Je parle de notre visite à Lourdes, la Mecque catholique française. D’une dévote fanatique qui ânonnait des prières tout en descendant à reculons une ruelle pleine d’échoppes de bibelots religieux. Je raconte comment on nous a interdit l’accès à une grotte enfumée de cierges allumés à l’entrée. Tout ça à cause de Conchita qui ne portait pas de bas (nous les avions semés quelque part dans une botte de foin).

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1 MARTY André (6 novembre 1886 — 23 novembre 1956), responsable communiste français (exclu en 1952), secrétaire du Komintern de 1935 à 1944. En 1936, fut envoyé par le Komintern en Espagne pour diriger les BI. Connu pour ses façons cruelles de faire régner l’ordre.

2 Claudius Chispa, pseudonyme d’Alexandre Bérézine (Bērziņ).

3 Brigade internationale.

4 Sans nationalité.

5 La ration quotidienne était composée d’une miche de pain pour six et d’un sac de riz pour 400 personnes.

6 Le camp était divisé par des fils de fer barbelés en parcs de 300 m sur 500.

7 Dans la nuit du 5 au 6 mars 1939, le colonel Casado fit à Madrid un coup d’État anticommuniste et le pouvoir fut remis au Conseil national de Défense, après quoi des combats de rue éclatèrent pour plusieurs jours entre communistes et partisans de Casado. Le 11 mars, les communistes madrilènes déposèrent les armes. Par suite de l’échec des pourparlers des 23 - 25 mars entre le Conseil national de Défense et Franco, les franquistes passèrent à une dernière offensive le 27 mars. Le lendemain, ils prirent Madrid sans combat. Au soir du 31 mars, l’Espagne entière était dans les mains de Franco.

8 L’expression russe « Moscou est un grand village » s’explique par l’importance des espaces verts et la faible densité de la population hors centre-ville jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle. Après que l’on eut baptisé Riga le Paris du nord, dans les années 1930, une nouvelle expression se fit jour : « Moscou est un grand village et Riga, un petit Paris. »

9 Une fois au pays, il fut arrêté, condamné à huit ans de Goulag à Vorkouta et à l’exil dans la région de Karaganda. Réhabilité en 1956 (3 ans après la mort de Staline), il revint à Moscou, travailla comme traducteur et journaliste.

10 RIVES Louis (1er avril 1891 - 26 mars 1943). Diplômé agronome en 1916, il s’engage comme volontaire. Enseigne à l’Institut agronomique. En 1926, soutient sa thèse de doctorat ; de 1931 à 1939, chargé de cours ; en 1937, devient docteur d’État ; 1er octobre 1939, professeur hors chaire. 1er octobre 1941, professeur d’agronomie. Haut de taille, ascète de tempérament, le sourire un peu triste, un modeste au grand cœur. Primé trois fois par l’Académie d’agronomie : 1928, 1929 et 1934.

11 CLARENS Joseph (5 juin 1871 - février 1955), chimiste, docteur en médecine. En 1929, perd presque complètement la vue par suite d’un accident. Grand spécialiste dans le domaine de la chimie des sols, il avançait des idées qui prenaient le contrepied des thèses de son temps, ce qui lui valut un certain ostracisme. L’avenir lui donnera raison.

12 Refrain de la chanson L’école des officiers rouges, paroles de Demian Bedny.