Stendhal

Rencontres d’hier et d’aujourd’hui

Traduit du russe par Yves Gauthier
Éditeur: Marie-Thérèse Gauthier

© 1989 Tatiana Müller-Kotchetkova
© 1967 Carlo Corvi (l’image sur la couverture)
© 2014 T&V Media

ISBN 978-1-937124-16-8

On sait qu’Henri Beyle dit Stendhal participa à la Campagne de Russie de 1812 dans l’administration napoléonienne et qu’il figura parmi les heureux rescapés de la Bérézina. Mais que sait-on de l’influence ultérieure de son œuvre sur ce pays qu’il connut sous un jour aussi tragique ? Peu de choses, même dans les cercles stendhaliens. Or, lecture faite de l’essai de Tatiana Müller-Kotchetkova Stendhal. Rencontres d’hier et d’aujourd’hui, l’on découvre que cette influence fut d’emblée considérable sur la culture russe. Ainsi voit-on Stendhal semer les ferments de sa pensée novatrice dans l’esprit d’Alexandre Pouchkine, de Piotr Viazemski, des insurgés décembristes, d’Alexandre Tourgueniev ; ainsi le voit-on enflammer l’imagination du jeune Léon Tolstoï, puis, un demi-siècle plus tard, nourrir les réflexions de celui-ci sur les lois de l’art romanesque, avec un jeun impressionnant de corrélations jusque-là insoupçonnées.

Stendhalienne de renom, T.Müller-Kotchetkova traversa le XXe siècle en se consacrant à l’étude du richissime héritage russe du romancier français. Elle produit ici un témoignage inédit sur les milieux savants du monde entier qui, de congrès en congrès, poussèrent toujours plus loin l’exploration de l’écrivain. Au passage, elle met la focale sur l’action du grand francophile russe Ilya Ehrenbourg qu’elle côtoya de près grâce à leur amour partagé de Stendhal.

Si Stendhal quitta la Russie dans la débandade, on apprend ici qu’il ne cessera d’y revenir par son œuvre durant les deux cents ans qui suivront…

Note du traducteur

Singulière tâche que de traduire un essai russe consacré à l’œuvre d’un auteur français ; car un tel ouvrage regorge nécessairement de citations originales que toute traduction est impuissante à reconstruire : la traduction-retour d’une traduction-aller ne ramène jamais au texte-source, c’est bien connu, non seulement parce qu’on ne tombe jamais juste, mais aussi parce que Stendhal possède une langue, une manière, un style tellement personnels qu’on se laisse toujours surprendre, si fidèle et fine que soit la traduction.

Fidèles et fines, les traductions russes de Stendhal le sont en effet. Tatiana Müller-Kotchetkova se réfère principalement à une édition soviétique des œuvres choisies de Stendhal en 15 volumes, parue en 1959 (éd. Pravda, Moscou), et le fait est que Boris Reizov (1902-1981) sut réussir son entreprise titanesque de publication avec toute une équipe de traducteurs émérites – à l’instar d’Ivan Likhatchev (1902-1972), grand érudit qui avait payé sa passion pour la littérature étrangère d’une double condamnation au Goulag (mises bout à bout, les biographies des traducteurs de Stendhal offriraient un tableau saisissant de l’intelligentsia russe au fil des deux derniers siècles)...

Notons toutefois que certaines « traductions » russes d’Henri Beyle, au début du XIXe siècle, furent faites à l’encontre des canons académiques : on résumait alors plutôt qu’on ne traduisait, et dans ce cas nous signalons ces rares entorses par une note spéciale.

Un mot sur la méthode retenue pour remonter le fil des citations jusqu’à leur source. Quand l’essayiste renvoie le lecteur à une publication française, l’exercice relève d’un simple jeu de piste. Si la source est russe, charge au traducteur de s’y reporter pour vérifier à quel texte français se réfère le fragment cité, puis de le localiser dans l’original. Une digression lyrique est-elle permise ici ? Ces renvois sont l’occasion de voyages vertigineux dans une infinitude de textes… On lit d’abord pour chercher, puis on s’oublie et la lecture produit un effet d’entraînement, d’aimant, on s’éloigne des phrases ciblées, on se laisse porter d’une page à l’autre, d’un renvoi à l’autre, d’un auteur à l’autre.

En règle générale, nous avons marqué notre préférence pour l’édition de Stendhal dirigée par Henri Martineau chez l’éditeur Le Divan, Paris, dans les années, vingt, trente et quarante du XXe siècle. D’autant que la Bibliothèque nationale de France a mis en ligne cette édition sur Gallica, son fonds numérique et public, qui autorise le recours à la recherche électronique. Quand l’édition du Divan n’y suffisait pas, nous avons opté pour les volumes de la Pléiade (Gallimard), initialement constitués par le même Henri Martineau ; ou bien avons ouvert directement les archives citées par l’auteur, la plupart étant reproduites dans les numéros de la revue trimestrielle Stendhal Club (Grenoble).

Pour le soutien sans faille dont il a joui, le traducteur tient à remercier le fils de l’essayiste, Vladimir Kotchetkov, qui a pris l’initiative de faire vivre ce livre en français – émouvant hommage d’un fils à l’œuvre et à la vie de sa mère.

Les ouvrages ci-dessous parus en Russie (ou Urss) sont en langue russe, quand bien même nous donnerions leurs titres en français, pour mieux signaler leur contenu au lecteur. Les références techniques non traduites figurent infra en translittération dite scientifique.

Quelques repères :

CGALI – Central’nyj gosudarstvennyj arxiv literatoury i iskusstva Sankt-Peterburga - Archives centrales d’État de Littérature et d’Art de Saint-Pétersbourg (Léningrad).

IRLI - Institut russkoj literatoury imeni A. S. Puškina - Institut Pouchkine de littérature russe.

CGIA – Central’nyj gosudarstvennyj istoričeskij arxiv – Archives historiques centrales d’État.

CGVIA – Central’nyj gosudarstvennyj voenno-istoričeskij arxiv – Archives centrales d’État d’histoire militaire.

Pouchkine, Byron et Stendhal

Originale, l’œuvre de Stendhal fit parler d’elle en Russie bien avant la parution de son premier roman célèbre : Le Rouge et le Noir (1830). Les journaux russes du temps de Pouchkine, qui suivaient de près les nouveautés de la littérature étrangère et de la presse périodique, se saisissaient avec une promptitude étonnante de tout ce qui les intéressait et touchait à l’actualité. Dès 1822, la revue Syn Otetchestva [« Fils de la Patrie »] publia anonymement l’article de Stendhal « Rossini », première ébauche de son livre Vie de Rossini (1823)1. Pourquoi un tel intérêt en Russie ?

En 1821, une troupe italienne vint y jouer des opéras de Rossini, jeune mais déjà illustre. Aussi l’article de l’écrivain français – l’un des premiers parus en Russie à ce sujet – était-il censé faire connaître le célèbre compositeur au lecteur russe. Le style vif et spirituel de l’auteur, son ton polémique, voilà bien ce qui avait retenu l’attention de la revue.

Admiratif de l’opéra italien, Stendhal affichait une franche sympathie pour Rossini qu’il avait rencontré personnellement ; pour autant, il n’accueillait pas sa musique sans réserve : elle était brillamment légère et fraîche mais manquait de profondeur.

Le temps allant, l’intérêt ne faiblissait toujours pas pour la musique et la personnalité du compositeur. Rappelons en quels termes Alexandre Pouchkine évoquait la passion de l’opéra dans la ville d’Odessa :

Mais quand le soir déjà bleuit,
Vers l’opéra pressons le pied
Pour le ravissant Rossini,
Orphée de l’Europe choyé.
Sourd à la critique extrême,
Toujours neuf et toujours lui-même,
Il égrène des sons brûlants
Qui vont coulant et bouillonnant,
Pareils aux baisers de jeunesse,
Flammes d’amour et de tendresse.

(« Le voyage d’Onéguine », 1827)2

Ces vers se font aussi écho des polémiques (« la critique extrême ») entre mozartiens et rossiniens dont il fut question dans un article intitulé « À propos de la musique à Moscou et des concerts moscovites en 1825 »3 où figura pour la première fois le nom de Stendhal. L’auteur, le célèbre musicologue écrivain V.F.Odoïevski, notait que « même les deux volumes entiers du baron Stendhal (Vie de Rossini) ne suffisent pas à « invalider le fait que Rossini compose pour le plaisir de l’oreille alors que Mozart ajoute à ce plaisir la volupté du cœur ».

L’auteur de l’article, on le voit, adhérait au « parti » des mozartiens. Relevons au passage que Mozart était aussi le compositeur favori de Stendhal.

Nul doute que dans les années 1820, en Russie, V.F.Odoïevski n’était pas le seul à avoir lu Vie de Rossini, et ceci grâce aux opéras de cette troupe italienne qui avait joué Le Barbier de Séville à Saint-Pétersbourg et à Moscou. En rappelant que « Rossini était dans tous les esprits », le poète P.A.Viazemski, l’un des amis les plus proches de Pouchkine, écrivait en 1828 : « J’ignore si l’opéra italien à Moscou a favorisé les succès de l’opéra russe, mais il a agi d’une façon considérable et profitable sur la culture musicale du public moscovite. »4

Viazemski, pour sa part, reconnut plus tard avoir aimé Stendhal après lecture de « Vie de Rossini qui renferme autant de feu et d’eau bouillante que la musique même de son héros »5. Comment ne pas sentir ici combien ces mots font résonance aux vers de Pouchkine !

Vie de Rossini décorait aussi la bibliothèque personnelle du décembriste M.S.Lounine, l’un des hommes les plus cultivés et vertueux de son temps6.

Pouchkine lut-il ou non ce livre, on ne saurait le dire ; mais il y a tout lieu de penser que la mention qui en est faite dans l’article d’Odoïevski n’échappa point à l’attention du poète. Lequel, en effet, suivait avec un intérêt soutenu les publications du Télégraphe de Moscou. Toujours est-il que le nom de Stendhal et certains détails attachés à celui-ci étaient connus de Pouchkine dès avant la parution de l’article de V.F.Odoïevski. Nul autre que Byron n’avait présenté l’écrivain français au poète russe. De cela, il sera question plus loin.

Y aurait-il d’autres matériaux faisant état de Stendhal dans la Russie des années 1820 ?

En 1826 parut à Moscou un recueil d’articles traduits de la presse périodique étrangère7. Extrait de la Revue encyclopédique8 française, un article anonyme, qui s’avérera appartenir à la plume du critique italien Francesco Saverio Salfi, contient des considérations intéressantes sur Stendhal mentionné sous le pseudonyme « M.B.A.A. » comme l’auteur d’une Histoire de la peinture en Italie (livre publié sous ces initiales en 1817).

F.Salfi collationne trois ouvrages consacrés à ce sujet : Essai sur l’histoire de la peinture en Italie du comte G.F.Orloff, publié en français9, un écrit en plusieurs volumes de l’abbé italien Luigi Lanzi10 et le livre de Stendhal11. Il relève la riche diversité des connaissances de l’écrivain qui « s’attache à l’analyse non seulement des plus belles œuvres italiennes, mais aussi des circonstances les ayant fait naître ou ayant trait à leur existence. »

Le mérite de Stendhal, selon le critique italien, consiste « à brosser tantôt des images avec une belle originalité, tantôt des remarques critiques ou historiques pleines d’esprit ». Lesquelles, aux yeux de l’auteur, ne tombent pas toujours à propos, mais sont toujours à même de retenir la curiosité des lecteurs.

L’on peut penser que ce recueil intéressa les gens de lettres du cercle de Pouchkine sinon Pouchkine lui-même. Piotr Viazemski, notamment, suivait de près les périodiques étrangers et tout particulièrement la Revue encyclopédique, l’une des meilleures publications de l’époque.

Viazemski collaborait activement avec son éditeur auquel il communiquait, outre ses propres écrits, des informations précieuses sur les nouveautés étrangères et principalement françaises.

Peut-être même avait-il travaillé d’une manière ou d’une autre à l’élaboration du recueil cité supra. S’agissant de l’article de Salfi, sa parution à Moscou en 1826 pouvait être regardée comme un hommage au comte Grégoire Orloff, mort en juin de la même année. Viazemski, comme d’autres, soupçonnait que celui-ci n’eût pas écrit lui-même ses livres mais « qu’il se fût acheté sa qualité d’auteur avec de l’argent ». Ce qui n’empêcha pas Viazemski, à la nouvelle de la mort du comte, d’exprimer à son égard des marques de sympathie dans ses lettres à Alexandre Tourgueniev et à Nikolaï Moukhanov12.

Quoi qu’il en soit, le fait est que grâce à la parution de l’article de Francesco Salfi, les lecteurs russes eurent connaissance de l’ouvrage de Stendhal quand bien même celui-ci eût vu le jour sous un pseudonyme.

En 1827, le Télégraphe de Moscou publia des extraits du « Courrier anglais » de Stendhal sous le titre de « Lettres d’un Anglais de Paris »13 (Dans les années 1820 l’écrivain collaborait avec des revues anglaises qui publiaient ses correspondances sous couvert d’anonymat ou de pseudonymes. Il n’était pas rare que les périodiques français les reprissent aussitôt en traduction ou dans le texte original fourni par l’auteur lui-même.)

Dans son annotation, l’éditeur du Télégraphe de Moscou s’explique : « Ces remarques à l’emporte-pièce mais fort spirituelles sur les sociétés parisiennes et la nouvelle littérature française ont été publiées dans les derniers numéros du New Monthly Magazine en 1826. En nous révélant le point de vue des Anglais sur les lettres et la vie mondaine des Français d’aujourd’hui, elles présentent aux yeux des lecteurs russes un intérêt de première curiosité. »

Quand bien même serait citée la juste source – le mensuel anglais – l’article était traduit d’une publication parisienne, la Revue Britannique, avec mention du texte anglais d’origine14.

« Les Lettres d’un Anglais de Paris » se présentent comme une manière de chronique de la vie française et touchent les sujets les plus divers : art, littérature, science, politique, vie mondaine et courtisane. L’auteur développe son récit tantôt avec le plus grand sérieux, tantôt avec ironie et malice, mais toujours dans le registre de la conversation à bâtons rompus avec le lecteur en affichant continuellement sa pensée et ses vues sur les questions traitées.

En ce temps-là, le genre de la chronique épistolaire était assez populaire dans la presse russe. Sous la forme de « Lettres de Paris », le Télégraphe de Moscou (1826-1827) publiait des articles de P.A.Viazemski sur les événements littéraires et sociaux français. À partir des années vingt, les revues russes reprirent des correspondances d’Alexandre Tourgueniev de France, d’Allemagne et d’ailleurs, toutes remarquables par la diversité de leur contenu et le brio de leur expression. Ces articles faisaient écho aux « Lettres d’un Anglais de Paris » non seulement par leur genre, mais aussi par leur thématique. On ne saurait s’en étonner : les thèmes abordés par Stendhal agitaient les esprits en Russie comme en France.

Ainsi des discussions sur le romantisme et le classicisme qui s’installèrent durablement dans les pages des revues russes. De ce point de vue, les lecteurs du Télégraphe de Moscou – qui incarnait un nouveau courant dans la littérature et la critique –, ces lecteurs ne pouvaient que s’intéresser aux considérations de Stendhal sur les raisons du succès de l’acteur anglais Cooke à Paris. Lequel acteur jouait dans une pièce romantique plutôt médiocre mais qui n’en avait pas moins porté « le coup de grâce aux partisans des vieilles idées »15. Et Stendhal de noter la rupture survenue dans l’opinion publique au cours des dernières années. L’Académie française, qui s’imagine faire la loi dans la littérature, ne fait en réalité que diriger « un petit nombre d’écrivains sans talent ».

Dans ses « Lettres d’un Anglais de Paris », Stendhal revient à la question du théâtre de Shakespeare qu’il avait déjà soulevée avec son pamphlet Racine et Shakespeare (1823-1825). Il plaide pour la création à Paris d’un théâtre anglais mettant en scène des pièces de Shakespeare pour montrer aux Français un modèle de tragédie nationale. Un tel théâtre, poursuit Stendhal, œuvrerait au rapprochement des deux peuples, à « l’extinction totale de l’animosité qui existait entre la France et l’Angleterre, quand des gouvernements rivaux excitaient les deux nations l’une contre l’autre, et que l’on croyait que le commerce ne pouvait se soutenir que par des lois prohibitives… »16.

Comme chacun sait, la question du théâtre de Shakespeare passionnait aussi Pouchkine qui écrivit dans une ébauche de préface à sa tragédie Boris Godounov (1825) : « J’ai l’intime conviction que notre théâtre est sensible au mode populaire du drame shakespearien, et non à la tradition courtisane de la tragédie racinienne… »17 (B.V.Tomachevski notait que, chez Pouchkine, les mots populaire et national avaient le même sens.)18

« Les Lettres d’un Anglais de Paris » analysent des aspects caractéristiques de la nouvelle littérature française, et notamment l’éclosion de deux genres totalement distincts : la petite comédie à la Marivaux et les écrits historiques. À ces derniers Stendhal associe, chose courante à l’époque, aussi bien les œuvres littéraires que les travaux d’histoire d’Augustin Thierry et François-Auguste Mignet, du comte Daru, etc.

Ainsi note-t-il que « l’admirable Histoire de la Révolution française de Mignet a excité l’indignation de nombreuses gens » (dans le texte original de Stendhal il est écrit carrément : « l’indignation du parti rétrograde et ministériel ») Dès 1825, le Télégraphe de Moscou (n° 1) avait su hautement apprécier l’ouvrage du célèbre historien : « La meilleure histoire de la Révolution française jamais parue à ce jour, par son style superbe, son état d’esprit philosophique, son sens de la clarté et de la concision, et qui pour autant ne néglige rien d’important… »

Dès avant la parution des « Lettres d’un Anglais de Paris » A.I.Tourgueniev avait fait état, dans une « Lettre de Dresde »19, d’une publication récente de Chateaubriand et de sa dernière nouvelle : Les Aventures du dernier Abencerage. Stendhal aussi avait évoqué le sujet. Mais si Tourgueniev, proche des vues idéalistes de Chateaubriand, se contentait de dénoncer les excès de quant-à-soi de l’ancien ministre20, Stendhal, lui, stigmatisait Chateaubriand de toute la force de son sarcasme, fustigeant tout à la fois son style pompeux et ses intentions rétrogrades. Il est vrai qu’une fois encore, la traduction russe édulcorait l’acuité politique du jugement de Stendhal : n’oublions pas qu’elle voyait le jour à peine deux ans après l’insurrection des décembristes, dans un contexte de régime policier sévère et de censure féroce.

Il y avait aussi, dans « les Lettres d’un Anglais de Paris », d’autres évocations susceptibles d’intéresser Pouchkine et ses amis écrivains, à savoir : Walter Scott qui, ayant visité Paris, venait de publier une Histoire de Napoléon dont un extrait avait été repris dans un précédent numéro du Télégraphe de Moscou. Non moins piquantes aux yeux des lecteurs russes étaient les descriptions pleines d’ironie du palais des Tuileries qui suggéraient des analogies avec la cour du tsar. Bref, « les Lettres d’un Anglais de Paris » avaient tout pour plaire à une revue progressiste dans la Russie de l’époque et, pour cette raison, ne pouvaient échapper à Pouchkine. D’autant que ladite publication avait été placée dans la rubrique « Belles lettres ».

Y figurait de plus un thème fortement présent dans l’œuvre de Stendhal : l’histoire de la papauté, des crimes, intrigues et trahisons du Vatican, autant de choses brillamment mises en lumière par l’auteur dans ses livres Rome, Naples et Florence (1817), Promenades dans Rome (1829), etc. À ce thème était dédié son article « L’Élection du pape Léon XII » publié anonymement dans la revue Syn Otetchestva en 182921 - lui aussi tiré de la Revue britannique bien que la source renvoyât au London Magazine.

En règle générale, les articles consacrés à l’élection d’un nouveau pape décrivaient le cérémonial du conclave. Stendhal, quant à lui, se démarquait en révélant le vrai ressort des événements du Vatican : les intrigues de couloir et la lutte des partis dans lesquelles étaient impliquées les plus hautes sphères du clergé et de l’aristocratie italienne, mais aussi des États étrangers.

Comment expliquer la parution d’un article aussi anticlérical dans une revue conservatrice comme Syn Otetchestva à cette époque ?

Les rapports entre la Russie et le Vatican avaient toujours été tendus. Depuis fort longtemps, la papauté cherchait à étendre son influence sur la nation russe et à inféoder l’Église orthodoxe. À ces fins, le Vatican se servait par tous les moyens des contradictions entre la Pologne et la Russie tsariste. Aussi n’est-il pas étonnant que Syn Otetchestva eût préféré un article perspicace contre la papauté plutôt que les comptes rendus secs que publiaient les périodiques étrangers sur le conclave de 1829. Toutefois, si Stendhal faisait mention d’un représentant russe au nombre des ambassadeurs qui s’immisçaient dans les affaires du conclave, la revue avait eu la prudence de changer le mot russe par un non-catholique, ne souhaitant pas reconnaître l’implication de la Russie tsariste dans ces intrigues.

Les premières traductions des articles de l’écrivain français sont là pour témoigner du vif intérêt suscité en Russie par ses écrits critiques. Mais, publiés sous couvert d’anonymat, ils n’étaient pas encore associés au nom de Beyle-Stendhal dans l’esprit des lecteurs. En 1829, toutefois, parut dans le Vestnik Evropy [« Messager de l’Europe »] une « Lettre de Beyle à Mme Belloc sur lord Byron » (ce dernier pouvant être graphié « Beyron » en russe, comme l’éditeur le précisait en note – une publication sur laquelle nous reviendrons). En 1830, le Syn Otetchestva publia un article intitulé « Lord Byron en Italie. Le récit d’un témoin oculaire »22 sous le nom de « Stendhal ». (Article tiré de la Revue de Paris » avec de substantielles coupures dans la version russe. » Que Beyle et Stendhal fussent un seul et même personnage, les lecteurs russes purent l’apprendre cette année-là (1830) par la Literatournaïa gazeta [« Gazette littéraire »] de A.A.Delvig à laquelle Pouchkine collaborait très activement. Des extraits du livre de Stendhal Promenades dans Rome parurent dans plusieurs numéros de celle-ci23. L’un d’eux, « Le Banquier Torlonia » était assorti d’une note de l’éditeur qui spécifiait notamment : « …Le nom du baron de Stendhal […] est un pseudonyme : derrière celui-ci et quelques autres encore s’est longtemps caché un écrivain français fort spirituel, M. Beyle. Une originalité alambiquée, un ton critique hors pair, un regard acerbe et juste, un style franc et imagé, voilà qui eût assurément suffi, de l’avis d’un autre écrivain français connu, à faire la gloire de trois ou quatre hommes de lettres. Lord Byron a gratifié M. Beyle d’une lettre […] avec beaucoup de mots flatteurs pour cet auteur à pseudonyme. Une lettre d’autant plus remarquable que Byron, avec la noblesse d’un authentique talent, y rend justice à un dangereux rival en matière de poésie et d’opinion publique, à savoir sir Walter Scott. »

Et le rédacteur de la Literatournaïa gazeta de citer un extrait de la lettre de Byron à Beyle relativement au romancier anglais.

D’où le journal russe pouvait-il tenir cette évocation de Stendhal ? Qui pouvait bien être cet « autre écrivain français connu » ? Nous allons le voir ci-dessous.

Pouchkine eut connaissance de la lettre de Byron à Stendhal non par sa citation partielle dans la Literatournaïa gazeta mais bien avant cela, peu de temps après la mort du poète anglais.

La mort héroïque de Byron en Grèce, le 19 avril 1824, toucha les cœurs et les esprits de ses admirateurs dans le monde entier. P.Viazemski écrivit à A.Tourguéniev : « Quelle mort poétique que celle de Byron ! […] Heureux les chantres qui sauront magnifier sa disparition. » Deux mois plus tard, le 26 juillet, Viazemski demandait à Tourgueniev de lui envoyer tout ce qu’il avait ou ce qu’on trouvait à Saint-Pétersbourg sur la mort de Byron. « …J’ai écrit à Londres et à Paris pour qu’on m’envoie tout ce qui a paru à son sujet. »24 Les années passant, Viazemski ne cessera de prier son ami de lui expédier toute publication « en quelque langue que ce soit sur Byron ».25

Les poètes russes – Pouchkine, Joukovski, Viazemski, Ryleïev et d’autres encore – dédièrent à Byron des vers inspirés. Assigné à l’exil dans le village de Mikhaïlovskoïé, Pouchkine envoya à Viazemski « un brin d’hommage pour le salut de l’âme du serviteur de Dieu Byron » : son poème À la mer (8 ou 10 octobre 1824)26. En novembre de la même année, Pouchkine évoqua le poète anglais dans une lettre à son frère en s’exclamant : « Conversations de Byron ! Walter Scott !27 De la nourriture pour l’esprit. »

D’autres lettres suivront à l’adresse de son frère où le poète citera par deux fois Les Conversations de Byron en le priant de lui faire envoyer ce livre.28

Comme j’ai pu l’établir, Pouchkine eut vent de cette œuvre par Le Globe, le journal des romantiques français.

Lequel journal commença à paraître le 15 septembre 1824, avec un premier numéro qui contenait une note sur Pouchkine dans la rubrique « Russie ». On y évoquait l’originalité du jeune poète et son « si rare talent », tout en louant les récits en vers Rouslan et Ludmila, Le Prisonnier du Caucase et La Fontaine de Bakhtchisaraï. Le deuxième numéro, en date du 17 septembre, mentionnait dans la même rubrique Nicolas Karamzine et son Histoire de l’État russe. À en juger par le caractère des informations qu’il renfermait, le journal avait puisé ses sources à Saint-Pétersbourg.

En octobre et au début de novembre 1824, le journal fit paraître quelques extraits d’un livre signé par un auteur anglais, Thomas Medwin, intitulé Journal of the Conversations of Lord Byron29. (Capitaine des Dragons et parent de la poétesse Mary Shelley, Medwin avait fait la connaissance de Byron à Pise).

La dernière des publications parues dans le Globe sous le titre « Conversations de Byron » est datée 2 novembre 1824. Il y était dit que le livre de Medwin, attendu avec une vive impatience, n’avait pas encore vu le jour en langue anglaise. On soumettait à l’attention des lecteurs une lettre de Byron évoquant Walter Scott et « faisant honneur aux deux poètes dans une égale mesure ». « Cette lettre, poursuivait le journal, s’adresse à un Français spirituel qui s’est longtemps caché sous différents noms ou initiales, et dont l’originalité fine, l’excellent ton critique, la justesse de jugement et l’écriture imagée pourrait vraiment faire la gloire de trois ou quatre auteurs. » Enfin figure le nom de ce Français : « le baron de Stendhal (M. Beyle) ».

Voilà donc où la Literatournaïa gazeta avait puisé cette évocation de Stendhal ! Ne serait-ce pas à l’initiative de Pouchkine que le journal russe s’était avisé d’utiliser cette publication française afin de faire connaître à ses lecteurs l’auteur des Promenades dans Rome ?

Dès novembre 1824, Pouchkine avait eu connaissance non seulement de cette évocation mais aussi de la lettre de Byron à Stendhal qui était d’autant plus à même de l’intéresser qu’il s’agissait de Walter Scott. Que le poète pût lire des journaux français à la campagne est attesté par cette phrase qu’il écrivit plus tard dans une lettre à A.Viazemski : « Si j’avais su que je moisirais ici […] je serais maintenant à lire Le temps et Le Globe dans mon trou perdu de la province de Nijni-Novgorod. » (Boldino, le 5 novembre 1830)30.

Que Pouchkine apprit-il de Stendhal dans la lettre de Byron ?

Dans sa lettre de Gênes en date du 29 mai 1823 Byron remerciait Beyle dont il avait eu « l’honneur de faire la connaissance » à Milan en 1816 pour la mention flatteuse qu’on pouvait lire sur le poète anglais dans Rome, Naples et Florence. Il exprimait une grande estime pour cet auteur dont il ne connaîtrait le véritable nom que par hasard, le livre ayant d’abord été publié sous le pseudonyme de « M. de Stendhal, officier de cavalerie ».

Byron énumérait les ouvrages de l’écrivain français dont il avait eu connaissance : Les vies de Mozart et d’Hayden, la brochure sur Racine et Shakespeare (la première partie du pamphlet venait de paraître), ainsi que L’Histoire de la peinture en Italie qu’il « n’avait pas encore eu la bonne fortune de trouver ».

Une place notable dans la lettre du poète anglais revenait à l’évocation du caractère de Walter Scott qu’il disait connaître « depuis longtemps » et « beaucoup ». Byron reprochait à Stendhal les mots peu flatteurs qu’on trouvait dans son Racine et Shakespeare sur le compte de Walter Scott. (Stendhal, en effet, parlait en termes méprisants du romancier anglais en raison de sa position politique rétrograde, et faisait allusion à sa servilité devant le roi George IV. Pour autant, Stendhal reconnaissait que Walter Scott avait su flairer les aspirations spirituelles de son temps : c’était lui et non Byron que le Français tenait pour le chef de file des romantiques.)

Byron confiait à Stendhal qu’il avait vu Walter Scott « dans des circonstances qui mettaient en évidence le vrai caractère de l’homme », qualifié par lui d’« honorable ». Quant aux opinions politiques du romancier, le poète constatait qu’il n’avait « rien à en dire » et qu’elles différaient des siennes. Aussi priait-il Stendhal « de corriger ou d’adoucir » ce passage.31

Il y a tout lieu de penser que cette lettre a fortement intéressé Pouchkine, tout autant que le livre de Medwin sur Byron dans lequel elle figure en annexe. D’où l’impatience marquée par le poète russe pour se procurer ce livre. S’agissant de la lettre de Byron et des considérations du journal Le Globe sur Stendhal, force est de constater que là réside bien la première source de renseignements de Pouchkine sur l’écrivain français, renseignements d’ailleurs très circonstanciés et de poids. Certes, le poète ne cite nulle part le pamphlet Racine et Shakespeare ; mais nous sommes fondés à dire qu’il a pu l’intéresser au premier chef.

De qui les lignes sur Stendhal dans le journal Le Globe ?

L’histoire de ce périodique a été étudiée par le menu, mais l’auteur des publications parues sous le titre « Conversations de Byron » demeure à ce jour inconnu quoique la question eût intéressé les chercheurs32.

Pour ma part, j’ai l’intime conviction que ces lignes sont de l’écrivaine française Louise Swanton-Belloc (d’origine irlandaise) qui, dans les années 1820-1830, se fit amplement connaître comme l’auteur d’un ouvrage en deux volumes, Lord Byron33, et par de nombreuses traductions littéraires de l’anglais. Stendhal lui avait aussi conseillé d’écrire un livre sur Shakespeare. À noter que, dans l’une de ses « lettres anglaises », il relevait que Mme Belloc, non contente d’être connue pour son talent littéraire, forçait l’admiration par sa beauté.34

Ce fut à elle que Stendhal présenta pour publication la lettre qu’il avait reçue de Byron. Dans la réponse de Louise Belloc, qui a été conservée, l’écrivain remerciait Beyle de l’opportunité de traduire cette lettre en français35. Le Globe fut le premier à la publier. Louise Swanton-Belloc fit une note critique du livre de Thomas Medwin36. À n’en pas douter, ce fut encore elle qui traduisit de ce livre encore inédit quelques extraits pour le journal Le Globe. La chose servait aussi les intérêts de Medwin dans la mesure où les publications des journaux aiguisaient la curiosité des lecteurs, comme nous avons pu le voir sur l’exemple de Pouchkine. En publiant ces extraits, Mme Belloc émettait des considérations personnelles, sur Stendhal notamment.

De qui le rédacteur de la Literatournaïa gazeta tenait-il que la citation qu’il publiait sur Stendhal était le fait d’un « autre auteur français », Louise Swanton-Belloc ? Assurément de A.Tourgueniev qui, de séjour à Paris, informait ses amis en Russie – y compris la Literatournaïa gazeta – de tout ce qui se faisait d’intéressant à l’étranger.

« Tu remercieras Delvig pour la revue », écrivait A.Tourgueniev à P.Viazemski le 2 juin 1830. « Ma foi, je n’avais pas lu un journal aussi intéressant depuis bien longtemps, avec tant d’articles originaux : les tiens, ceux de Pouchkine, de Delvig et d’autres encore qu’on ne se lasse pas de relire, quoique je ne sois pas d’accord avec toi sur bien des points. Vous en savez si long sur nous, les Européens ! Et avec quelle intelligence vous jugez de tant de choses, avec quelle pertinence et combien de suggestions ! La Gazeta de Delvig, c’est Le Globe de Saint-Pétersbourg. »

Dans un post-scriptum en date du 4 juin, A.Tourgueniev regrette de ne pouvoir achever sa lettre avant le départ du courrier, disant combien il aurait aimé apporter des « éclairages sur certains auteurs hommes et femmes, sur certains livres […], et remercier Delvig pour sa Gazeta en lui rendant compte de tout ce que je vois et entends à Paris »37.

Par peur de la censure tsariste, A.Tourgueniev envoyait ses lettres en Russie soit par la poste de l’ambassade, soit par des amis auxquels il pouvait faire confiance. Ajoutons que ses amis – en particulier P.Viazemski – le sollicitaient souvent pour différentes choses touchant la littérature, et A.Tourgueniev ne manquait pas de satisfaire leurs demandes.

En septembre 1824, Stendhal adressa à Louise Belloc une lettre de souvenirs concernant Byron. L’écrivaine les inséra sur-le-champ dans le premier volume de son livre Lord Byron qui était sur le point de paraître. (La lettre de Byron à Stendhal fut ajoutée au second volume.)

Dès 1825, ces deux lettres étaient connues de P.Viazemski.

Le troisième numéro du Télégraphe de Moscou de l’année 1825 publia un papier anonyme que j’attribue pour ma part à la plume de Viazemski. Il y est question du livre de Louise Swanton-Belloc : « Il existait des traductions françaises de presque toutes les œuvres de lord Byron38, mais des traductions médiocres. Mme Belloc, qui connaît superbement des deux langues, avait déjà traduit d’une façon digne d’éloge certains ouvrages de Th. Moore ; or voilà maintenant qu’elle publie […] ses propres considérations sur le caractère et les écrits de Byron en y ajoutant de nombreux textes en version originale et traduite […] Entre autres choses, on attachera une curiosité particulière à ses vues sur la littérature anglaise […] ainsi qu’à la lettre de Byron où il est question de Walter Scott ».

Viazemski se fondait alors sur des éléments puisés dans la Revue Encyclopédique (1824, t.24) ; mais il ne tarda pas à prendre connaissance du livre de Louise Belloc.

En septembre 1825, Viazemski écrivait à A.Tourgueniev qui se trouvait à Paris : « Si le tome 2 de Byron par Mme Louise Belloc est déjà paru, envoie-le moi tout de suite et mets-moi en relation avec elle ; demande-lui de m’indiquer les meilleures sources où l’on puisse se renseigner sur sa vie »39. D’où l’on peut conclure que Viazemski possédait déjà le tome 1.

Dans le troisième numéro du Télégraphe de Moscou, année 1827, Viazemski écrivait : « Nous avons chargé l’un de nos compatriotes résidant à Paris de solliciter Mme Belloc, auteur d’un livre fort intéressant […] sur lord Byron, pour qu’elle nous renseigne sur les meilleures sources possibles… » M.P.Alexeïev avança qu’il pouvait s’agir de V.F.Gagarine, beau-frère de Viazemski, qui se trouvait en France40. La lettre à Tourgueniev citée ci-dessus nous prouve qu’il s’agissait en vérité de ce dernier.

En juin 1826, de Reval (Tallinn) où il se trouvait, Viazemski pria sa femme Véro Fédorovna de lui envoyer des livres. D’où il apparaît qu’il demandait « les deux tomes sur lord Byron » de Louise Belloc « qui étaient dans ma bibliothèque de Moscou »41.

Avant cela, en 1825, Viazemski avait déjà lu la traduction française du livre de Thomas Medwin paru sous le titre Conversations de Byron, ainsi que le compte rendu critique de L.Belloc consacré à cet ouvrage. J’en veux pour preuve la citation de ce livre par Viazemski dans une lettre à A.Tourgueniev42, ainsi que la reprise d’extraits de ce compte rendu dans ses Carnets43. À noter aussi que les archives de Viazemski renferment deux cahiers dans lesquels figure la copie manuscrite d’une partie de la traduction française du livre de Medwin44.

Si tous ces détails ont tant d’importance, c’est parce qu’ils nous prouvent une chose : dès 1825 Viazemski avait lu aussi bien la lettre de Byron à Stendhal d’après le livre de Medwin que les souvenirs de Stendhal sur Byron d’après le tome 1 de l’ouvrage de Louise Belloc. Nul doute que Viazemski avait fait part de ses impressions à ses amis et que tout cela était parvenu à la connaissance des autres hommes de lettres du cercle pouchkinien.

Quand, en 1829, la revue Vestnik Evropy publia la « Lettre de Beyle à Mme Belloc au sujet de lord Byron »45, Pouchkine et ses amis avaient déjà connaissance des souvenirs de Stendhal par le biais des sources françaises.

Avec ces souvenirs c’était la première fois, sans conteste, que l’on voyait s’exprimer un jugement d’une telle profondeur sur Byron en tant qu’homme.

Stendhal, avec le don qui le caractérise d’aller au fond de la psychologie des personnages, révèle les contradictions douloureuses qui torturent l’âme de Byron, lequel (citons Stendhal d’après la traduction russe du Vestnik) avait « infiniment plus d’estime pour le descendant des barons normands qu’il était […] que pour l’auteur de Parisina et Lara »46. Stendhal relève que la haute société anglaise ne faisait qu’« aigrir » l’âme de Byron alors que la compagnie des Italiens le rendait heureux et bon47.

L’écrivain français évoque une « éruption » d’idées nouvelles et de sentiments édifiants chez un grand homme qui sait rester lui-même, ainsi que sa profonde appréhension de la peinture. Stendhal souligne aussi le vif intérêt de Byron pour les circonstances de la Campagne de Russie de Napoléon et la retraite de Moscou. Ce disant, il relève le rapport contradictoire de Byron à Napoléon en notant que le côté despotique du cœur de Napoléon n’allait pas pour déplaire au pair anglais.

Peut-être Pouchkine n’eut-il pas connaissance de la traduction du Vestnik Evropy. Mais que le poète ait lu les souvenirs de Stendhal en français ne fait absolument aucun doute dans la mesure où ceux-ci furent exploités par des auteurs de livres sur Byron issus de la bibliothèque personnelle de Pouchkine. J’ai déjà montré, dans un autre ouvrage, quels écrits de la bibliothèque du poète avaient trait à Stendhal48 ; je me contenterai de constater ici que tous les livres qui, évoquant Byron, ont appartenu à Pouchkine touchent d’une façon ou d’une autre la personne de Stendhal.

L’ouvrage de R.C.Dallas Correspondance de lord Byron avec un ami49 contient aussi bien le texte intégral des souvenirs de Stendhal sur Byron que la lettre du poète anglais à l’écrivain français. J.H.Hunt, auteur du livre Lord Byron et quelques-uns de ses contemporains50 cite plusieurs fois Stendhal comme un écrivain ayant signé « des œuvres justement appréciées », ainsi qu’une « magnifique ébauche » de la personne de Byron « tirée de la vie réelle »… Et le marquis de Salvo, auteur de Lord Byron en Italie et en Grèce51, se réfère également aux souvenirs de Stendhal.

Pouchkine possédait aussi une édition anglaise du fameux livre de Medwin52 et les Mémoires de Lord Byron, une version française du livre publié par Thomas Moore en 183053 avec, dans le tome 3, un passage des souvenirs de Stendhal sur Byron.

Soit dit à propos, la parution des Mémoires de Lord Byron fit véritablement sensation parce qu’il était notoire que Moore avait détruit le manuscrit que Byron lui avait offert en le priant de ne pas le publier de son vivant. Prosper Mérimée, notamment, y consacra deux articles dans le National français des 7 mars et 3 juin 1830.

Le livre de Moore était sur toutes les lèvres et la traduction de Louise Belloc jouissait d’une réelle popularité en Russie. En mai-juin 1830, Viazemski l’avait déjà lu. Plus d’une fois, il en fit mention dans les lettres qu’il écrivit de Saint-Pétersbourg à sa femme. Pouchkine aussi, dans ses notes personnelles, se référait souvent à Moore.

À bien regarder ce que Pouchkine écrivit à propos de Byron, force est de constater qu’il avait notamment pour source d’information les souvenirs de Stendhal sur le poète anglais dans sa lettre à Belloc : « On dit que Byron attachait plus d’importance à ses origines qu’à son œuvre » ; « Sur la Russie, Byron lisait beaucoup et posait beaucoup de questions… »54. Même chose, entre autres, sur le rapport de Byron à Napoléon.

C’est bien Stendhal et non la critique bourgeoise anglaise qui dénonçait la « morgue aristocratique » (Pouchkine) de Byron. Thomas Moore, quant à lui, jugeait blâmable tout à fait autre chose, à savoir les « passions effrénées » de Byron, son « mépris arrogant de l’opinion générale », caractéristiques relevées par Pouchkine55.

Ainsi apparaît-il que Pouchkine avait découvert Stendhal dès 1824, et Viazemski, pas après 1825. Le seul fait que Stendhal avait été révélé aux écrivains russes par Byron (sa lettre à Beyle) ne pouvait que focaliser leur attention sur l’auteur de la brochure Racine et Shakespeare.

Le vif intérêt porté par Pouchkine à la polémique entre les tenants du romantisme et du classicisme donne à penser que le pamphlet de Stendhal n’a pas laissé le poète indifférent. Telle est notamment l’opinion de Boris Tomachevski56. Mais tous ne sont pas de cet avis. Natalia Litvinenko, par exemple, souligne certes l’affinité des vues de Pouchkine et de Stendhal sur le théâtre, mais tout en affirmant que le poète russe n’avait pas eu connaissance du pamphlet de l’écrivain français57. Et Larissa Volpert considère que la convergence des deux auteurs sur la tragédie romantique et le romantisme « authentique » était une simple coïncidence due au fait que Pouchkine comme Stendhal prenait Shakespeare pour modèle58. Il y a tout lieu de penser que la question sera un jour étudiée d’une façon plus fouillée.

En mai (ou juin, la date exacte n’ayant pu être établie) 1825, Pouchkine remerciait Viazemski de lui avoir envoyé des vers du poète français Casimir Delavigne, et lui écrivait à ce propos : « Il est certes un poète mais ce n’est ni Voltaire ni Goethe… il y a loin de la bécassine à l’aigle ! Leur premier génie sera un romantique et il enflammera les esprits français comme il en plaira à Dieu. Soit dit à propos : je constate que tout le monde chez nous (y compris toi) se fait du romantisme une idée des plus obscures »59.

Pouchkine s’abstient là de développer ses idées, préférant y « réfléchir à loisir ». Sans doute l’explication tient-elle moins à la fatigue alors éprouvée par le poète qu’à des considérations de prudence. Se trouvant sous la surveillance des autorités et redoutant des ennuis pour lui-même, ses amis et ses proches, il fait ici preuve de méfiance.

Comment interpréter son affirmation sur la littérature française (« leur premier génie… ») ? Ni Victor Hugo ni à plus forte raison Alfred de Musset, qui n’était encore qu’un adolescent, ne pouvaient alors justifier pareil jugement. Lamartine non plus, poète romantique déjà célèbre à cette époque, n’était pas à même d’« enflammer les esprits français ».

Il m’apparaît que les propos de Pouchkine s’expliquent par une publication de la presse française qui fut à l’origine d’une deuxième réflexion du poète sur le romantisme.

En mars 1825 parut à Paris la seconde partie de l’ouvrage de Stendhal Racine et Shakespeare. Le 7 avril de la même année, Le Globe publia un article qui encensait ce pamphlet. Les idées que celui-ci renfermait et que l’article exposait résonnaient d’une façon véritablement révolutionnaire pour l’époque.

Stendhal ne se contentait pas de fustiger les tenants du néoclassicisme qui affublaient leurs personnages de « faux » habits et qui leur faisaient prononcer de « fausses » tirades. Il dénonçait également les romantiques réactionnaires qui défendaient la religion et les rois, à l’instar de Chateaubriand. Stendhal condamnait des œuvres comme le roman de Victor Hugo Han d’Islande empreint d’esprit « gothique » et bourré de mystères et d’horreurs. Le romantisme, d’après Stendhal, était étranger à la fausse sensibilité, à la prétentieuse élégance, au pathos obligé de cet essaim de jeunes poètes qui exploitent le genre rêveur, et qui, bien nourris, bien rentés ne cessent de chanter les misères humaines et les joies de la mort… »60 Stendhal ridiculisait tout ce qui était morose et niais, comme la flatterie d’Éloa par Lucifer (dans l’un des poèmes de jeunesse d’Alfred de Vigny), toutes choses tenues pour romantiques par ceux qui, nombreux, croyaient sur parole les poètes de la « Société de la littérature bien pensante »…

Considérant le romantisme comme un art conforme aux attentes des lecteurs contemporains – les « enfants de la Révolution » –, Stendhal développe ses vues sur le théâtre, la « tragédie romantique ». Il propose d’emprunter à Shakespeare son mode de figuration, son art de créer des caractères. Il oriente la tragédie romantique affranchie de toutes « règles absurdes » (unité de temps, unité de lieu) vers les grands sujets de l’histoire nationale. Il exige une richesse d’idées et de sentiments, une langue naturelle et simple valorisée par des expressions populaires, « un mot propre, unique, nécessaire, indispensable pour faire voir telle émotion de l’âme ou pour raconter tel incident de l’intrigue… »61

On constatera sans peine que le pamphlet de Stendhal est la proie d’une passion politique hostile à toute chose dépassée, rétrograde ; et que ce pamphlet prône un romantisme qui, sur le fond, préfigure le réalisme. Que Stendhal soit devenu par la suite le fondateur du réalisme critique en France n’est pas le fruit du hasard.

Dès avant la parution du tome 2 du pamphlet Racine et Shakespeare, Prosper Mérimée, lecture faite de ce volume, avait partagé ses impressions avec l’auteur : « J’ai lu deux fois votre charmant petit pamphlet. Vous avez traité la question d’une manière fort lumineuse, et j’espère que désormais on ne donnera pas le nom de romantique à Mess. Hugo, Ancelot et consorts. »62

Incontestablement, Pouchkine avait eu connaissance des idées de Stendhal sinon par Racine et Shakespeare, du moins par le compte rendu de cet ouvrage dans Le Globe.63

Très favorable à l’ouvrage, l’auteur du compte rendu rapporte les principales assertions de Stendhal sur le romantisme et la tragédie romantique. Il souligne l’esprit novateur de l’écrivain qui, à l’avant-garde, se montre « toujours prêt à se battre » contre les vues surannées, pour un art conforme à l’époque contemporaine. Mention est faite aussi des ouvrages de Stendhal Histoire de la peinture en Italie et Vie de Rossini. À l’instar du pamphlet Racine et Shakespeare, l’article se distingue par son allant polémique ; il vise également les épigones du classicisme dont la seule compétence est de respecter les règles et non d’œuvrer à la beauté.

Que Pouchkine ait pu écrire à Viazemski les mots cités supra ne s’explique pas autrement que par sa connaissance des publications en question. Stendhal était seul capable d’enflammer les hommes de lettres « comme il en plaira à Dieu ». Voilà qui explique aussi que certains propos de Pouchkine soient si proches des pensées de l’écrivain français. Stendhal stimulait la réflexion artistique de nombreux auteurs, y compris celle d’un maître aussi notable que Léon Tolstoï – nous y reviendrons. En quoi Pouchkine ne fit pas exception.

Il apparaît donc à l’évidence que Pouchkine a découvert Stendhal dès avant la parution de Le Rouge et le Noir. C’est pourtant bien ce roman qui suscita tant d’intérêt pour la thématique « Pouchkine et Stendhal ». On sait en quels termes le poète s’exprima sur l’ouvrage qu’il lut en 1831, quelques mois après sa sortie. Le premier volume du roman l’enthousiasma ; le second lui inspira certes quelques réserves, mais, dans l’ensemble, Le Rouge et le Noir fut qualifié par lui de « bon roman »64.

Plus la prose de Pouchkine est étudiée en profondeur et plus fort est l’intérêt suscité par les affinités unissant Pouchkine à Stendhal.

« Précision et concision, telles sont les premières qualités de la prose. Celle-ci exige de la pensée, toujours de la pensée, sans quoi les expressions les plus brillantes ne serviront à rien. »65 Ce critère d’appréciation de Pouchkine fait écho à une affirmation posée par Stendhal dans l’un de ses articles : « … Je veux embrasser le plus d’idées possible dans le minimum de mots »66. Une aspiration caractéristique de l’œuvre de l’écrivain dans son ensemble.

Alexeï Tchitcherine estime avec raison que Stendhal aurait ressenti un « lien intellectuel » avec Pouchkine s’il en avait connu la prose67. L’œuvre des deux écrivains a pour pilier commun les grandes idées du siècle des Lumières. Les esprits des Lumières, en effet, appréciaient beaucoup la clarté et savaient en peu de mots exprimer les choses les plus profondes.

Les premiers pas de Pouchkine vers la découverte de Stendhal, dans lesquels Byron joua un rôle si notable, méritent incontestablement d’être considérés de plus près. Et les liens qui rattachent entre eux ces trois noms illustres – Pouchkine, Byron et Stendhal, auxquels il conviendrait d’ajouter Walter Scott –, ces liens ont tout pour éveiller notre curiosité tant ils reflètent avec force les corrélations culturelles entre les trois grands peuples.

Stendhal, Viazemski et les décembristes

Stendhal n’a pas tardé à trouver en P.A.Viazemski un admirateur intelligent et éclairé. On ne saurait s’en étonner : le jeune Viazemski, poète et publiciste spirituel de culture européenne, défendait des positions esthétiques et littéraires d’avant-garde qui, à bien des égards, étaient proches de Stendhal. Cela s’en ressentit non seulement dans ses propos sur l’écrivain français, mais aussi dans ses conversations privées avec ce dernier. En témoigne une note adressée par Stendhal à Viazemski, aujourd’hui conservée dans les archives de Moscou et dont il sera question plus loin. Pour l’heure, penchons-nous sur Viazemski.

Fils d’un aristocrate russe et d’une mère noble irlandaise, Piotr Andreïevitch Viazemski fut éduqué dans la même culture que Stendhal : la culture française des XVIIe et XVIIIe siècles, avec une conception du monde héritée de l’époque des Lumières. Apprise depuis le berceau, la langue française était pour lui comme une langue maternelle. Pour autant, Viazemski fut un homme de lettres authentiquement russe qui se vit grandir, au sens propre, dans un « cercle familial » (Viazemski) d’écrivains russes.

À la mort de son père, le jeune Viazemski eut pour tuteur Nicolas Karamzine, le célèbre historien et écrivain. Marié à la sœur aînée de Piotr, il vécut de longues années à Ostafievo, la propriété des Viazemski. Ce fut là qu’il écrivit sa fameuse Histoire de l’État russe qui contribua notablement à susciter un intérêt profond pour le passé historique de la Russie, et à renforcer la conscience nationale des écrivains russes.

Influencé dans ses aspirations et ses centres d’intérêt par ses échanges avec Karamzine, entre autres personnalités éminentes du monde culturel russe (Joukovski, Batiouchkov, etc.), ainsi que par son amitié intime avec Pouchkine et A. Tourgueniev, longue de plusieurs années, Viazemski prit conscience d’une chose : « …pour être Européen, il faut d’abord être Russe »68.

Il avait vingt ans quand il prit part à la bataille de Borodino69. Comme les autres aristocrates éclairés de sa génération, futurs insurgés décembristes, il espérait voir la Russie changer en profondeur après la défaite de l’empire napoléonien. Il participa à l’élaboration d’une note à Alexandre 1er sur l’affranchissement des paysans du servage, ainsi qu’à la rédaction d’un projet de constitution pour la Russie.

Parce qu’il était libre penseur et qu’il avait noué des liens avec les patriotes polonais le temps de son service à Varsovie (1817-1821), Viazemski provoqua l’ire du tsar. Il fut donc suspendu et frappé d’une disgrâce qui ne fit que s’accentuer après l’insurrection décembriste à laquelle, pourtant, il n’avait pas pris part. Il était ami avec les décembristes et partageait leurs points de vue à bien des égards mais ne reconnaissait pas les « sociétés secrètes », considérant qu’adhérer à une société secrète, c’était se soumettre à la « volonté des chefs »70.

Néanmoins, la répression féroce exercée par le tsar à l’encontre des décembristes – la pendaison pour cinq d’entre eux, le bagne et l’exil pour les autres – indigna profondément Viazemski et l’inclina à l’idée que cette insurrection était inévitable71. « À tant souffrir et tant gronder, la Russie participait réellement ou non, volontairement ou non à un complot qui ne fut rien d’autre qu’un éclair de mécontentement général », écrivit-il en juillet 182672.

Viazemski compta parmi les rares à maintenir le contact avec ses amis exilés en Sibérie par l’entremise de leurs proches, bien que lui-même fût soumis secrètement à la surveillance du pouvoir qui le regardait comme un dangereux libéral. Le décembriste M.F.Orlov, qui échappa à l’exil grâce à une intervention de son très puissant frère le comte A.F.Orlov, écrivait à Viazemski : « Mon frère à Saint-Pétersbourg et ma femme à Moscou me rapportent avec quelle noblesse de cœur tu compatis au sort de tes amis, tu les défends en payant de ta personne, sans te détourner de ceux que tu aimais en des temps plus heureux. »73

M.F.Orlov était assigné à résidence à la campagne sous surveillance policière. Mais le sort des autres amis de Viazemski était autrement pénible. Ce qui ne l’empêchait pas de trouver le moyen de les contacter. P.A.Moukhanov, par exemple, lui fit parvenir illégalement de Sibérie un cahier de poèmes d’A.I.Odoievski74.

Viazemski faisait tout pour agir sur l’opinion publique dans le dessein de secourir les décembristes exilés en Sibérie ou rétrogradés au rang de soldats75.

Nul doute que la question du mouvement et de l’insurrection des décembristes, qui préoccupait Stendhal au plus haut point, figurait en bonne place dans ses conversations avec Viazemski, comme en témoigne le petit mot dont il accompagna des pages du journal français Le Temps envoyées au poète russe.

« Mon voisin veut-il lire ces deux p[ag]es du Tem[p]s et me les renvoyer demain à 10 heures ?

« Il y a un trait superbe d’un jeune Cosaque. Quel empire si la bourgeoisie répondait aux paysans ! »76

Ce petit mot non daté fut griffonné sur un papier postal portant un timbre Weynen77 dans un coin, et le sceau d’un canon dans l’autre. De la main de P.A.Viazemski est écrit : « Un billet de Stendhal-Beyle à mon attention ». Celui-ci fut publié pour la première fois en 1937 sans commentaire et d’une manière erronée78. L’écriture de l’écrivain français donnait du fil à retordre non seulement aux chercheurs, mais aussi aux amis proches d’Henri Beyle.

Un vrai mystère que ce petit mot : qu’est-ce que ce « trait superbe d’un jeune Cosaque » ? Ou peut-être d’un militaire ? Les Français de ce temps-là, y compris Stendhal, désignaient souvent l’armée russe par « les Cosaques » [Rappelons que les unités cosaques formaient l’avant-garde de l’Armée russe.]. Quel rapport entre ce « jeune Cosaque » et la phrase suivante qui, à n’en pas douter, concerne aussi la Russie ?

Pour répondre à ces questions, il convient d’établir le contenu des pages du Temps envoyées par Stendhal à Viazemski avec ce petit mot. Mais comment les retrouver quand on ne dispose d’aucune date ?

Commençons par nous demander à quel moment Viazemski fut le voisin de Stendhal.

La relation de Viazemski avec l’écrivain français commença bien avant leur première rencontre. Nous avons déjà démontré, dans le chapitre précédent de ce livre, qu’en 1825 Viazemski avait lu la lettre de Byron à Beyle et qu’il savait donc qui était Stendhal ; nous avons évoqué également le vif intérêt manifesté par les journaux russes pour les textes du journaliste français, et notamment par le Télégraphe de Moscou. Que des extraits d’articles de Stendhal y eussent été publiés à une époque aussi précoce (les années 1820) relevait sans conteste du mérite de Viazemski qui, très tôt, s’était piqué d’intérêt pour un publiciste à l’esprit proche du sien.

M.I.Hillelson, spécialiste de l’œuvre de P.A.Viazemski, se dit convaincu que le poète avait lu le livre de Stendhal Racine et Shakespeare dès l’année 1823, une fois parue la première partie du pamphlet79. La seconde vit le jour en 1825. En décembre de la même année, Viazemski écrivait à A.I.Tourgueniev qui se trouvait à Paris : « Sois gentil de m’envoyer tout ce qui a pu être écrit sur la polémique entre le classicisme et le romantisme… »80 Apparemment, Viazemski avait alors connaissance de la seconde partie du pamphlet Racine et Shakespeare.

P.A.Viazemski fut par ailleurs l’un des premiers lecteurs russes du roman Le rouge et le noir. Le 24 août 1831, il écrivait à Pouchkine : « As-tu lu «Le rouge et le noir» ? Une œuvre remarquable. »81 Même appréciation sur ce roman sous la plume de Viazemski dans une lettre à A.I.Tourgueniev, en Italie, les 9 et 10 mai 1833 : « Ce n’est pas un hasard si le destin te ramène à Stendhal : il y a beaucoup de similitudes entre vous, mais tu n’écriras pas «Le rouge et le noir», l’un des romans les plus remarquables, l’une des œuvres les plus remarquables de notre temps. »82 S’ensuivent des mots déjà cités dans le chapitre précédent : « J’ai aimé Stendhal à la lecture de «Vie de Rossini»… »

À ce moment, en 1833, Viazemski ne connaissait pas encore personnellement Stendhal mais connaissait très bien l’écrivain par ses œuvres. Sa première rencontre avec Henri Beyle eut lieu à Rome, en décembre 1834-janvier 1835, période durant laquelle il fut son voisin. J’ai eu le bonheur de découvrir le brouillon d’une lettre inconnue de Viazemski à Stendhal83. La voici (rédigée en français) :

« Le prince Wiazemski venant de Russie, apprend qu’un heureux hasard l’a placé à Rome sous le même toit que Monsieur de Stendhal, son ancienne et très bonne connaissance dont la société spirituelle, vive et instructive lui a procuré tant de douces et fortes jouissances dans «Le rouge et noir», dans «Vie de Rossini», les «Promenades dans Rome»: à ce titre et en qualité d’humble desservant des Muses de sa Patrie, il prend la liberté de réclamer de l’obligeance de Monsieur de Stendhal la faveur d’être présenté à Monsieur de Beyle.

« Le 16 décembre »84.

Dans sa vieillesse (à en juger par son écriture), Viazemski ajouta de sa main : « À Rome, me semble-t-il, Beyle est alors consul de France à Ancône85 ; connu en littérature sous le pseudonyme de Stendhal. »

En novembre 1834, Viazemski partit avec sa femme et ses trois filles d’Allemagne pour l’Italie afin d’y soigner sa deuxième fille Praskovia (Pachenka) qui souffrait de phtisie (elle mourut à Rome quelques mois plus tard). Le 30 novembre, les Viazemski arrivèrent à Rome et s’installèrent dans des appartements prévus à cet effet par Zinaïda Alexandrovna Volkonskaïa dans l’édifice où elle vivait : palazzo Conti, piazza della Minerva.

C’était dans ce même édifice, place de la Minerve, à deux pas du Panthéon, en plein cœur de la « ville éternelle », que vivait aussi Stendhal.

L’écrivain français connaissait Zinaïda Volkonskaïa, cette « tsarine des muses de la beauté », selon le mot de Pouchkine86. En 1820, Stendhal l’avait vue à Milan à l’occasion d’un bal costumé, ce dont il s’était ouvert dans une lettre à son ami Adolphe de Mareste : «… Toute la bonne compagnie y était ; entre autres, une princesse russe, Mme Volkonski, femme bien remarquable, point affectée, chantant comme un ange et une voix de contralto, élevant, à la Tracy87, un fils qu’elle adore ; écrivant passablement en français, elle a fait imprimer des nouvelles. Elle a trente-deux ans, laide, mais d’une laideur aimable et composant de jolie musique, et folle et charmant sous le masque.»88

Apparemment, l’écrivain avait rencontré plusieurs fois Z.Volkonskaïa, à en juger par les détails qu’il connaissait d’elle. De même, il avait lu Tableau slave du Ve siècle, un récit historique dont elle était l’auteur (Paris, 1824). Peu après la parution de celui-ci, Stendhal en fit un rapport extrêmement critique pour la revue anglaise New Monthly Magazine.

En retour, il y a tout lieu de penser que Volkonskaïa aussi savait qui était Henri Beyle, d’autant qu’il recevait souvent la visite d’Alexandre Tourgueniev quand ce dernier séjournait à Rome. Or ce même Tourgueniev entretenait des relations d’amitié avec Zinaïda Volkonskaïa et ne manquait jamais de passer la voir. C’est donc elle, très certainement, qui avait attiré l’attention de Viazemski sur la présence du célèbre Stendhal dans le voisinage.

Dans une lettre adressée à son fils et à ses amis de Saint-Pétersbourg, Viazemski raconte son emménagement à Rome en faisant part de ses premières impressions : « Je vous écris près de la fenêtre grande ouverte pour me réchauffer. Certes la journée n’est guère chaude, mais plus chaude qu’à l’intérieur de ma pièce qui ne possède ni poêle ni cheminée. Le soir, avant de me coucher, j’installe un réchaud à braise et j’y allume une bougie… » Et Viazemski d’annoncer aussitôt : « J’ai pour voisin le fameux Stendhal. Il a les apparences d’un gros intendant. Je n’ai pas encore fait sa connaissance mais j’ai bien l’intention de lui concocter un madrigal en français pour l’enlever » (i.e. pour le subjuguer)89.

On peut penser que Stendhal aussi, ces jours-là, se tenait près de la fenêtre grande ouverte pour écrire le roman auquel il était en train de travailler, Lucien Leuwen

Le 16 décembre, Viazemski commence une lettre à Stendhal fort détaillée et très intéressante. Et pourtant il ne fera pas la connaissance d’Henri Beyle avant la fin du mois. Le 15 décembre, le consul Beyle se rend à Civitavecchia pour ne rentrer à Rome que le 24, la veille de Noël.

Viazemski et Stendhal se rencontrèrent plus d’une fois. Le 17 janvier 1835, Piotr Andreïevitch raconte dans une lettre à son fils90 que Beyle-Stendhal ne cesse de l’appeler « mon général »91.

Ils se rencontrèrent aussi en public, et notamment chez le prince romain Torlonia chez qui Viazemski se rendit avec sa femme et sa fille aînée Maria92. (Le banquier Torlonia organisait souvent des soirées et des bals.)

Stendhal rendit visite aux Viazemski même après que Piotr Andreïevitch eut quitté Rome.

À la mort de Pachenka, en mars 1835, son père accablé de chagrin brûlait de quitter Rome. Il fit d’abord un voyage dans l’Italie du sud puis, le 22 avril, peu après son retour à Rome, regagna seul l’Allemagne pour rentrer en Russie. Sa famille était restée à Rome.

À Rome où se trouvait déjà, à cette époque, A.I.Tourgueniev qui rendait souvent visite aux Viazemski. Le 2 mai, il y trouva d’autres visiteurs, parmi lesquels Stendhal93. Il apparaît donc que l’écrivain français était d’ores et déjà reçu en bon ami chez les Viazemski. Véra Fedorovna, la femme du poète, possédait des qualités qui ne pouvaient échapper à l’attention d’Henri Beyle : des yeux sombres et rayonnants, un port naturel et gracieux, un esprit affûté et moqueur. Elle se distinguait aussi par sa bonté et sa bienveillance…

Revenons au petit mot de Stendhal à Viazemski qu’il nous est maintenant permis de dater de la fin de 1834 ou du début de 1835, i.e. de l’époque où ils étaient voisins.

Stendhal emménagea dans le palazzo Conti en septembre 1834. Il y a tout lieu de penser que le numéro du Temps dont il adressa deux pages à Viazemski avec un petit billet avait paru peu de temps auparavant. Vérification faite, cela se justifie : à l’origine du mot de Stendhal à son voisin russe était un rapport de lecture du journaliste français Félix Pyat sur le roman de Jan Czynski Le Grand-duc Constantin ou les jacobins polonais94, lequel article occupait presque trois bandes pleines du Temps en date du 7 septembre 183495.

Jan Czynski, démocrate polonais notoire, représentant de l’aile gauche du Club démocratique, avait été l’un des organisateurs de l’insurrection de Varsovie de 1831. La révolte écrasée, il avait réussi à émigrer en France.

Traduit en français par Demolière, le roman historique Le Grand-duc Constantin se présente comme la suite du roman Le Czarewitz Constantin et Jeannette Grudzinska, ou les Jacobins polonais (Paris, 1833). Quand ces deux livres virent le jour, leur auteur, exilé de France, se trouvait en Belgique, et leur traducteur, embastillé dans la prison de Sainte-Pélagie (où Béranger avait tant de fois moisi). Les auteurs de la préface et de la postface, tous deux patriotes polonais, étaient aussi la cible de persécutions pour activités politiques.

Il est peu probable que Stendhal ait pu lire les livres de Jan Czynski, d’autant qu’il se trouvait alors en Italie et que la censure, en terre des papes, était vraiment féroce. Mais il lisait assidument les journaux français, et le compte rendu de Félix Pyat retint son attention.

Très intéressant, l’article évoque les thèmes majeurs du roman Le Grand-duc Constantin : l’insurrection des décembristes, leur influence sur le mouvement d’émancipation en Pologne, surtout venant de Pavel Pestel, le soulèvement de Varsovie et son écrasement sanglant.

Félix Pyat souligne que le romancier, lui-même acteur des événements polonais, nourrit une haine profonde à l’encontre de l’autocratie tsariste mais voue sympathie et compassion à l’endroit du peuple russe avec lequel les peuples de la Russie renverseront le tsarisme. Si tragiques que soient les événements évoqués dans ce roman historique polonais, affirme en substance F.Pyat, vous n’y trouverez pas la moindre plainte, pas la moindre malédiction à l’égard du peuple russe. Tous les appels à la vengeance visent le tyran commun. L’auteur va même jusqu’à nous assurer que le temps n’est plus loin où les peuples du Nord se débarrasseront du colosse qui les opprime.

L’histoire de l’émergence des sociétés secrètes en Russie attire l’attention de Félix Pyat qui se penche en particulier sur le cas de Pavel Pestel, organisateur et dirigeant talentueux de la Société du Sud. Arrêté sur dénonciation d’Arkadi Maïboroda, Pestel n’avait pu prendre part à l’insurrection, en quoi, selon Pyat, l’auteur du roman voit l’une des causes de l’échec du soulèvement décembriste.

Constatant que les décembristes n’étaient aucunement issus de la populace ou des va-nu-pieds, pour parler avec le dédain des aristocrates, Félix Pyat souligne leur désintéressement : Non, non ! Pestel, ce martyr de la liberté du Nord, n’avait rien d’un prétentieux. Car alors qu’il était encore sûr de vaincre, il avait confié à l’un des ses amis : « Pour ma part, dès cette grande affaire terminée, je me retirerai dans le monastère de Kiev où je vivrai en anachorète jusqu’à l’avènement de la foi. »

Et l’auteur de l’article de s’exclamer : Quelle grandeur d’âme ! quelle âme ardente et sensible à la fois…

Voilà donc le « trait superbe d’un jeune Cosaque » (jeune officier russe) dont Stendhal faisait mention à Viazemski dans son billet !

Le désintéressement : cette qualité si rare que Stendhal se plaignait souvent de n’avoir trouvée ni dans les salons de la vaniteuse coterie parisienne, ni dans l’arène politique de l’époque de la Restauration et de la Monarchie de juillet. Ainsi comprend-on mieux pourquoi ce trait l’avait tant marqué en la personne du décembriste russe96.

Fin de l'extrait gratuit. La version complète est disponible sur: http://www.amazon.fr/gp/product/B00MK3CYQ8?*Version*=1&*entries*=0

1. « Rossini », trad. I.Ch., in Syn Otetchestva, 1822, partie 79, n° 30, p.166-173 ; n° 31, p.217-223. Traduction faite à partir de la revue parisienne The Paris Monthly Review où l’article avait été publié en janvier 1822 et signé du pseudonyme d’Alceste (le personnage du Misanthrope, comédie de Molière).

2. POUCHKINE, Alexandre, Œuvres complètes, t.5, Léningrad, 1978, p.178. Toutes les citations qui suivent se rapportent à cette même édition.

3. Supplément au Télégraphe de Moscou, 1825, n° 8, article anonyme signé « Ou.Ou. ».

4. VIAZEMSKI, P.A., Œuvres complètes, t.2, St-Pétersbourg, 1879, p.71, 81.

5. Les archives d’Ostafievo des princes Viazemski, t.3, St-Pétersbourg, 1899, p.233.

6. MANASSEIN, V.C., La bibliothèque du décembriste M.S.Lounine, Moscou,

7. Recueil d’articles ayant trait aux sciences, aux arts et aux lettres, et tirés de diverses publications périodiques étrangères des années, 1823, 1824 et 1825, Moscou, 1826.

8. Revue encyclopédique, ou analyse raisonnée des productions les plus remarquables dans la littérature, les sciences et les arts, par une réunion des membres de l’Institut, et d’autres hommes de lettres.

9. Essai sur l’histoire de la peinture en Italie, depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours, comte Grégoire Orloff, Paris, 1823.

10. Histoire de la peinture en Italie depuis la renaissance des Beaux-arts, jusques vers la fin du XVIIIe siècle, Paris, 1824.

11. Histoire de la peinture en Italie, par M.B.A.A. Paris, 1817.

12. VIAZEMSKI, P.A., Carnets. (1813-1848)., Moscou, 1963, p.123-124 ; Correspondance d’Alexandre Ivanovitch Tourgueniev avec le prince Piotr Andreïevitch Viazemski, t.1, Pétrograd, 1921, p.33.

13. Le Télégraphe de Moscou, 1827, partie 16, n° 16, p.99-128.

14. J’ai déjà pu évoquer plus en détail la traduction russe de ce texte dans un autre écrit, ainsi que d’autres traductions du jeune Stendhal [KOTCHETKOVA, T., « Premières traductions de Stendhal en Russie. Stendhal dans la presse russe, années 1820-1840 » in Isvestia Latvïskoï SSR, 1960, n° 4, p.65-76 (en russe).]

15. STENDHAL, Chroniques pour l’Angleterre. Contributions à la presse britannique, t.VI, 1826, « Esquisses de la société, de la politique et de la littérature », Grenoble, 1991, p.261.

16. Ibidem.

17. POUCHKINE, A.S., Op.cit., t.7, p.115.

18. TOMACHEVSKI, B.V., Pouchkine et la France, Léningrad, 1960, p.41.

19. Le Télégraphe de Moscou, 1827, partie 13, n° 1. Article signé H.É. (« Harpe éolienne »), surnom d’A.I.Tourgueniev du temps du cercle littéraire « Arzamas » (1815-1818).

20. Chateaubriand avait été ministre des Affaires étrangères.

21. Syn Otetchestva, 1829, partie 125, n° 16, p.90-102 ; n° 17, p.144-157.

22. Syn Otetchestva, 1830, t.11, n° 19, p.379-394 ; t.12, n° 20, p.3-13.

23. « Le couvent de Saint-Onuphre », trad. V.I.Lubovitch-Romanovitch, in Literatournaïa gazeta, 1830, t.2, n° 58, p.173-174; « Lettre de Napoléon à Joséphine », ibidem, p.174-175 ; « Le Banquier Torlonia », trad. V.Romanovitch, ibidem, n° 59, p.181-183 ; « Girlanda nous a conté tous les malheurs subis par Rossini… », », trad. V.Romanovitch, ibidem, n° 60, p.196-197.

24. Les archives d’Ostafievo des princes Viazemski, t.3, p.46-62.

25. Correspondance d’Alexandre Ivanovitch Tourgueniev avec le prince Piotr Andreïevitch Viazemski, t.1, p.47.

26. POUCHKINE, A.S., op.cit., t.10, p.80.

27. En français dans le texte.

28. Idem, p.85, 98, 101.

29. Vol.1-2, Paris, éd. Galignani, 1824.

30. Idem, p.246.

31. En 1984 eut lieu à Paris la vente aux enchères des archives du fameux éditeur Galignani, parmi lesquelles figurait une lettre de Byron en date du 27 mai 1823. Le poète donnait à l’éditeur sept titres qu’il souhaitait recevoir, et notamment le pamphlet Racine et Shakespeare.

32. GOBLOT J.-J., DUBOIS, P.-F., « Stendhal et Le Globe » in Stendhal Club, n° 54, 1972, p. 125.

33. SWANTON-BELLOC, Lord Byron, t.1-2, Paris, éd. Renouard, 1824-1825.

34. STENDHAL, Courrier anglais, t. 5, Paris, Le Divan, 1936, p. 155.

35. STENDHAL, Correspondance, t. 2, Gallimard, 1967, p. 792-793.

36. Revue Encyclopédique, 1825, t.25, janvier, p.236-237.

37. Les archives d’Ostafievo des princes Viazemski, t.3, St-Pétersbourg, 1899, p.202, 207.

38. Dans les pages du Télégraphe de Moscou comme dans les lettres de Viazemski à cette époque, le nom était graphié Beyron en cyrillique.

39. Correspondance d’Alexandre Ivanovitch Tourgueniev avec le prince Piotr Andreïevitch Viazemski, t.1, p.20. Il est précisé erronément dans les notes (p.424) que Viazemski pensait ici au livre de Thomas Moore, lequel ne parut qu’en 1830.

40. ALEXEÏEV, M.P., Les relations littéraires russo-anglaises (XVIIIe-1ère moitié du XIXe), Moscou, 1982, p.730.

41. Les archives d’Ostafievo des princes Viazemski, t.5, éd.2, St-Pétersbourg, 1913, p.34.

42. Ibidem, t.3, p.119.

43. VIAZEMSKI, P.A., Carnets, p.119, 414.

44. CGALI (Archives centrales d’État de Littérature et d’Art), f.195, op.1, doc.5208.

45. Vestnik Evropy, 1829, n° 1, p.65-75.

46. Il semble ici que les rédacteurs du Vestnik aient quelque peu dénaturé le propos de Beyle, la citation originale étant : « Une chose qui frappait surtout les Italiens, c’est qu’il était facile de voir que ce grand poète s’estimait beaucoup plus comme descendant de ces Byron de Normandie qui suivirent Guillaume lors de la conquête de l’Angleterre, que comme l’auteur de Parisina et de Lara. » Voir STENDHAL, Correspondance, t.6, « À Madame Louise SW. Belloc à Paris, le… 1824 », Paris, Le Divan, 1934, p.114. (N.d.T.)

47. Citation originale : « Le fond de misanthropie de ce grand homme avait été aigri par la société anglaise. Ses amis observaient que plus il vivait avec des Italiens, plus il devenait heureux et bon. » Ibidem, p.118. (N.d.T.)

48. KOTCHETKOVA, T.V., « Stendhal dans la bibliothèque personnelle de Pouchkine » in Učen. zapiski Latv. gos. universiteta. T. 106. Puškinskij sbornik, Riga, 1968, p.114-123.

49. DALLAS Robert Charles, Correspondance de Lord Byron avec un ami, comprenant en outre les lettres écrites à sa mère, de Portugal, de l’Espagne, de la Turquie et de la Grèce, dans les années 1809, 1810 et 1811, et des souvenirs et observations, le tout formant une histoire de sa vie, de 1808 à 1814, t.1-2, Paris, éd. Calignani, 1825.

50. HUNT J.H.L. Lord Byron and some of his contemporaries, t.1-2, Londres, 1828.

51. SALVO Charles, marquis de, Lord Byron en Italie et en Grèce, ou Aperçu de sa vie et de ses ouvrages d’après des sources authentiques, accompagné de pièces inédites et d’un tableau littéraire et politique de ces deux contrées, Londres, 1825.

52. MEDWIN Thomas, Conversations of Lord Byron. A New Edition. T.1-2, Londres, 1825.

53. MOORE Thomas, Mémoires de Lord Byron, traduits de l’anglais par Mme Louise Sw.-Belloc, t.1-5, Paris, éd. Alexandre Mesnier, 1830.

54. POUCHKINE, A.S., Op.cit., t.7, p.217, 42.

55. Ibidem, p.21.

56. TOMACHEVSKI, B.V., op.cit., p.96.

57. LITVINENKO, N., Pouchkine et le théâtre, Moscou, 1974, p.159.

58. VOLPERT, L.I., « Pouchkine et Stendhal. (Le problème de l’homologie typologique.) in Pouchkine. Études et matériaux, t.12, Léningrad, 1986, p.202.

59. POUCHKINE, A.S., Op.cit., t.10, p.117.

60. STENDHAL, Racine et Shakespeare, Paris, Le Divan, 1928, p.81

61. Ibidem, p.111.

62. Cent soixante-quatorze Lettres à Stendhal (1810-1842), recueillies et annotées par Henri Martineau, t.1, Paris, éd. Le Divan, 1947, p.98-99.

63. « Racine et Shakespeare, par M. de Stendhal » in Le Globe, 7 avril 1825, article signé de l’un des rédacteurs du journal, Prosper Duvergier de Hauranne (Goblot J.-J. Paul-François Dubois, Stendhal et «le Globe», p. 129).

64. POUCHKINE, A.S., Op.cit., t.10, p.272, 274, 655, 656.

65. Ibidem, t.7, p.12-13.

66. STENDHAL, Paris-Londres, chroniques, édition établie par Renée Dénier, Paris, Stock, 1997, p.241.

67. TCHITCHERINE, A.V., « Pouchkine, Mérimée, Stendhal. (Affinités stylistiques.) » in Pouchkine. Études et matériaux, t.7, Léningrad, 1974, p.143.

68. VIAZEMSKI, P.A., Oeuvres complètes, t.5, St-Pétersbourg, 1880, p.19-20.

69. Ou « bataille de la Moskova », contre la Grande Armée de Napoléon, le 7 septembre 1812.

70. VIAZEMSKI, P.A., Carnets, p.155.

71. KOUTANOV, N. [DOURYLINE, S.N.], « Décembriste sans décembre » in Les décembristes et leur temps, t.2, Moscou, 1932, p.201-290.

72. VIAZEMSKI, P.A., Carnets, p.130.

73. ORLOV, M.F., La capitulation de Paris. Textes politiques. Lettres, Moscou, 1963, p.238.

74. SILBERSTEIN, I.S., L’artiste décembriste Nikolaï Bestoujev, 2e éd., Moscou, 1977, p.186-187.

75. LOTMAN, You.M., P.A.Viazemski et le mouvement des décembristes, Učen. zapiski Tartuskogo universiteta. Vyp. 98., Travaux de philologie russe et slave, III, Tartu, 1960, p.135.

76. CGALI, f.195, f.195, op.1, ed. xr. 5082, l.258.

77. Les archives de Stendhal à Grenoble renferment trois lettres de lui écrites sur un papier postal portant le même timbre. Elles sont datées du 13 juillet 1834, du 1er avril 1835 et d’octobre 1836.

78. NETCHAÏEV, V., DOURYLINE, S.P., « Viazemski et la France » in Literatournoïé nasledstvo, t.31-32, Moscou, 1937, p.124.

79. HILLELSON, M.I, P.A.Viazemski. Vie et œuvre, Léningrad, 1969, p.106.

80. Correspondance d’Alexandre Ivanovitch Tourgueniev avec le prince Piotr Andreïvitch Viazemski, t.1, p.22.

81. POUCHKINE, A.S., Œuvres complètes, t.14, Léningrad, 1941, p.214.

82. Archives d’Ostafievo des princes Viazemski, t.3, p.233.

83. KOTCHETKOVA, T., « Stendhal et Viazemski » in Voprosy literatoury, 1959, n° 7, p.148-155.

84. CGALI, f.195, op.1, ed. xr. 1223, l.1.

85. Henri Beyle était consul de France à Civitavecchia, mais Ancône faisait partie de son rayon d’action.

86. POUCHKINE, A.S., Œuvres complètes, t.7, Léningrad, 1978, p.47.

87. Antoine Destutt de Tracy (1754-1836), philosophe pour qui tout était fondé sur les sens.

88. STENDHAL, Correspondance, t.5, Paris, Le Divan, 1934, p.299

89. CGALI, f.195, op.1, ed. xr. 4108, l.13—14ob.

90. Dans le Literatournoïé nasledstvo (t.31-32, 1932), mention est faite de la date du 5/17 janvier 1834. Peut-être s’agit-il d’une erreur de Viazemski lui-même, comme cela arrive souvent en début d’année.

91. Literatournoïé nasledstvo, t.31-32, p.124.

92. KAUCHTSCHISCHWILI N. L’Italia nella vita ne nell’ opéra di P. A. Vjazemskij. Milano, Società éditrice Vita e Pensiero, 1964.

93. Nous évoquerons les rencontres de Tourgueniev avec Stendhal dans le chapitre suivant.

94. CZYNSKI, Jan, DEMOLIÈRE Hyppolyte-Jules, Le Grand-duc Constantin ou les jacobins polonais, IIe partie, Paris, Guillaumin, 1834.

95. PYAT, Félix, « Le Grand-duc Constantin, par J.Czinski et H.Demolière » in Le Temps, 1834, 7 septembre.

96. Le célèbre décembriste M.Mouraviev-Apostol écrivit : « Nous étions les enfants de 1812. Tout sacrifier jusqu’à notre vie même par amour de la patrie répondait à l’élan du cœur. Nos sentiments étaient dépourvus d’égoïsme. » (MOURAVIEV-APOSTOL, M.I., « Carnets sur les événements de 1812 » in Mémoires de décembristes. La Société du Sud, Moscou, 1982, p.178.)